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Ce bon vieil ogre

  • Photo du rédacteur: Alice Telecher
    Alice Telecher
  • il y a 1 jour
  • 13 min de lecture

Mais d’où nous vient le croque-mitaine, cet être indéfinissable qui terrorise les enfants depuis… Depuis la nuit des temps, tiens, si l’on s’en réfère à la mythologie. Depuis toujours, on raconte aux enfants les pires horreurs qu’on peut leur faire subir – et, d’ailleurs, on ne le dit pas vraiment. La pédophilie apparaît comme un thème récurrent dans les contes et la culture populaire, et inscrit en définitive le pédocriminel dans un univers imaginaire.

 

« Aïcha se dirige vers le petit trou de la muraille et y glisse un doigt. Pendant que l’Ogre suce goulûment le doigt de la petite fille, elle lui dit de sa voix la plus douce :

—      Tu es un ogre beau comme une gazelle

Tes yeux sont doux comme des yeux de gazelle

Et tes dents sont belles comme des dents de gazelle.

L’Ogre rougit de plaisir. Jamais, de toute sa vie, personne n’a été aussi gentil avec lui ![1] »

 

Comment parler de pédocriminalité à un enfant ? Comment intégrer dans son imaginaire la possibilité – le danger réel – de voir un jour entrer dans sa vie une telle chose ? Comment l’en prémunir ? Comment le convaincre de s’en protéger alors même qu’il ne peut qu’ignorer ce que cela représente ? D’ailleurs, on ne le nomme jamais vraiment : on ne fait que l’imaginer, lui prêter une apparence. Mais que fait l’ogre des enfants, une fois qu’il les a trouvés ? Cela, on ne le dit jamais. Pourtant, on sait qu’il est là, pas loin, et on leur demande d’y faire attention. C’est l’une des fonctions des contes : avertir d’une menace. Et, lorsque l’on regarde de plus près, on réalise à quel point le thème de la pédocriminalité y est présent, sans en donner l’air. Par ailleurs, il y est tellement bien dissimulé qu’une fois à l’âge adulte, on ne le voit même plus.


La pédophilie apparaît de façon plus ou moins voilée dans la culture populaire, à travers les contes traditionnels et des représentations monstrueuses. Lorsqu’il s’agit de parler des « monstres », nos représentations oscillent entre les récits fictifs et les récits réels qui, imbriqués les uns dans les autres, confondus même, nous donnent une idée sur mesure de ce qu’ils doivent être ou de ce à quoi ils doivent certainement ressembler. La folie a toujours nourri les terreurs humaines. Elle peut amener les hommes à commettre des actes affreux, dont l’horreur suscite à la fois dégoût et fascination. Monstres sanguinaires, nécrophiles, anthropophages, psychopathes et sociopathes, des personnages ont marqué l’histoire et engendré des légendes, profondément ancrées dans l’imaginaire collectif. Ainsi, noyés dans la soupe culturelle, les pédocriminels passent quasiment inaperçus, et on pourrait presque croire qu’ils sont absents des récits et des contes traditionnels, qu’ils n’existent pas, ou si peu…, car on n’en parle pas en ces termes. Vous serez surpris de voir comme ils sont omniprésents. Car un monstre, dans le réel, ne ressemble pas toujours à un monstre.


Le croque-mitaine ou bogeyman.« Que viene el coco (Here Comes the Bogey-Man) » de Goya, vers 1799.


Le croque-mitaine, ou bogeyman chez les Anglo-saxons, dont les récits ont longtemps été transmis de génération en génération, est une figure folklorique universelle et traditionnelle qui se présente sous des formes variées dans de nombreuses cultures depuis l’Antiquité. Son nom actuel n’apparaît qu’au début du XIXᵉ siècle, mais ses origines remontent aux récits de la Grèce antique, avec des figures telles que Gello, une voleuse d’enfants, ou des personnages historiques et légendaires européens qui ont nourri l’imaginaire. Selon les traditions, il se présente sous les traits d’un ogre, d’un esprit ou d’une créature de forme indéfinie, qui incarnent une menace diffuse et obscure, souvent associée à la nuit, aux lieux interdits. En ce sens, il incarne les peurs les plus profondes des sociétés : celles de l’inconnu, de l’obscurité et de la perte d’innocence. Il existe sous différentes formes et divers noms à travers le monde, en passant du Coco espagnol au Mètminwi haïtien, et, partout, il effraie les enfants pour les encourager à la prudence, ou à l’obéissance, ce qui lui donne une fonction sociale et éducative ; car, il est vrai, le monde est plein de dangers réels.


Si le thème de la pédocriminalité occupe souvent le devant de la scène médiatique, pour parler de sujets sensationnels, des grandes enquêtes sur des tueurs en série qui alimentent la presse, il reste bien souvent l’objet d’une fascination, mais pas celui d’un intérêt réel. On veut bien voir, savoir un tout petit peu, mais pas trop, et surtout ne pas s’en mêler. D’ailleurs, si on sait que ça se passe à côté, on se gardera bien d’aller voir, et encore moins de dénoncer. Car, si on laisse de côté les « Kali » et autres « boucher » de l’Yonne, en passant par l’« ogre » des Ardennes – autant de personnages dont on peut aussi désormais menacer les enfants, et dont les surnoms renvoient plus à des légendes qu’à notre voisin de palier – les pédocriminels ordinaires, eux, n’existent pas.


En quelques noms célèbres, nous pouvons retrouver, au cours de l’histoire, des personnages comme ces derniers qui ont constitué nos légendes d’aujourd’hui. Commençons, par exemple, par le XVe siècle, avec Gilles de Rais. Compagnon d’armes de Jeanne d’Arc et grand criminel présumé de l’Inquisition, il a été condamné et exécuté en 1440 par un tribunal ecclésiastique pour sorcellerie, sodomie et meurtres d’une trentaine d’enfants. Il fut surnommé « Barbe bleue », nom également donné par Charles Perrault en 1697 à l’un de ses plus célèbres personnages d’un conte pour enfants qui reste encore aujourd’hui l’un des plus effrayants. Considéré comme le premier plus grand tueur en série français, Gilles de Rais est aujourd’hui le sujet de bon nombre d’œuvres littéraires, telles que Le procès de Gilles de Rais, par Georges Bataille, en 1965 ; Plaidoyer pour Gilles de Rais, par J.-P. Bayard, en 1992 ; ou encore le sobre Gilles de Rais, par Alain Jost, en 1995.

 

L’ogre a traversé les espaces et le temps, il fait partie de notre imaginaire collectif.


Renvoyé à un passé lointain, révolu, réduit au statut de monstre fabuleux, imaginaire, et malgré un procès en réhabilitation[2], il est omniprésent dans l’imaginaire collectif à travers le monde, à la manière d’une légende, à défaut de représenter une réalité bien concrète, et, comme l’a déclaré Michel Bataille, le neveu de Georges, « même si le personnage Gilles, par sa violence, présente une certaine pérennité, il est marqué essentiellement par son époque. Car, en nul autre temps, son aventure n’aurait été possible. Qui, dans les Temps Modernes, commettrait de tels agissements, serait arrêté au bout de huit jours. Il aurait fait deux ou trois victimes. Gilles a pu poursuivre sa carrière jusqu’à ce qu’il en eût fait plus de mille[3] ». Ce qui teinte ces propos de naïveté, ou de déni, c’est peut-être le fait qu’ils ont été tenus à une époque où l’expérience pédophile était relatée de façon décomplexée par des écrivains jouissant d’une totale liberté d’expression, doublée d’une permissivité amorale en matière de sexualité post-soixante-huitarde et au nom de l’art.

 

« Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un Ogre qui mange les petits enfants ?

—      Hélas ! Madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les Loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier ![4] »

 

Au XVIe siècle, celui qui a beaucoup contribué à la légende des loups-garous, notamment dans la Vallée des Anges, dans le Jura, est Gilles Garnier, un anthropophage qui dévorait des enfants, et qui fut exécuté en 1574. Nous pouvons retrouver une œuvre qui continue de le présenter comme Le Loup-garou de la Vallée des Anges, écrite en 1991 par André Besson.

Entre 1918 et 1924, en Allemagne, a vécu Fritz Haarman, surnommé « le boucher de Hanovre ». Il attirait chez lui des garçons et de jeunes hommes, les violait, les découpait en morceaux qu’il aurait revendus dans son quartier à bas prix, selon une rumeur qui n’a pas pu être vérifiée à l’époque, ou les cuisinait pour les manger lui-même. Ce pédocriminel cannibale avait été arrêté quelques années plus tôt pour des attentats à la pudeur et des agressions sexuelles sur des enfants, et, jugé irresponsable et diagnostiqué arriéré mental par les psychiatres, il a été interné dans un établissement psychiatrique duquel il a fini par s’échapper. Après plusieurs allers-retours en prison pour une série de délits en tout genre, les services de police auront tellement eu affaire à lui qu’il deviendra un de leurs indics. Ce qui ne l’empêchera pas de commettre plus de 24 meurtres, principalement des jeunes fugueurs, parfois prostitués. Exécuté en 1925 pour ses crimes, il a lui aussi contribué indirectement à la légende des fous sanguinaires, sans que l’on parle de pédophilie : Jonathan Demme, en 1992, s’est servi du roman de Thomas Harris, inspiré de cette histoire, pour créer le personnage d’Hannibal Lecter, interprété par Anthony Hopkins dans Le silence des agneaux – dans lequel il n’est pas fait allusion à des enfants. Mais ce personnage, tout comme celui de Barbe bleue, ou encore celui du croque-mitaine, fait définitivement partie de notre culture populaire.


Aujourd’hui encore, ces figures du monstre, qu’il s’agisse de légendes anciennes ou de tueurs bien réels, continuent de hanter notre imaginaire.


À Berne, la Fontaine de l’Ogre, représentant un ogre assis, dévorant un enfant nu, et soutenant de son bras gauche un sac plein d’autres enfants nus et apeurés, est inscrite aujourd’hui comme un bien culturel suisse d’importance nationale. Réalisée en 1546 par Hans Gieng, cette sculpture nommée à l’origine « Platzbrunnen » (Fontaine de la Place) a été rebaptisée « Kindlifresserbrunnen » en 1666, la « Fontaine du dévoreur de petits enfants ». Coiffée d’un Judenhut, et trônant au sommet d’une colonne, cette sculpture est sujette à controverse non pas parce qu’elle peut apparaître comme choquante – c’est de l’art, cela ne viendrait à l’esprit de personne d’y voir quelque chose d’atroce – mais parce qu’on ne sait toujours pas qui l’a commandée ni ce qu’elle représente, finalement. Certains ont dit qu’il s’agissait de la représentation des Juifs de Berne qui, au XIIIe siècle, étaient accusés de commettre des rituels meurtriers sur des enfants et de boire leur sang ; d’autres encore y voient Krampus, une créature folklorique alpine qui punissait les enfants pas sages à la Noël… Qu’est-ce qu’on ne ferait pas subir aux enfants pour qu’ils obéissent ! Cet ogre a également trouvé sa place dans le roman du même nom de Jacques Chessex, paru en 1973, année où il a obtenu le prix Goncourt.


Ainsi, la prédation sexuelle apparaît toujours par le biais de l’allusion et de la métaphore dans les contes traditionnels comme dans l’art. La figure du Loup – comme celle du loup-garou, mi-homme, mi-loup – qui prend les traits de la sympathique Mère-Grand du petit Chaperon Rouge ; la Bête, un monstre qui contraint une jeune fille (très jeune fille, dans les versions anciennes) à vivre avec lui ; un père incestueux qui veut épouser sa fille, Peau d’Âne, dans un récit plus explicite…

Le Petit Chaperon Rouge et le loup.


Le motif fondamental de ces récits, imaginaires ou basés sur des faits réels, reste, en toile de fond, celui d’un monde où les adultes, dans des valeurs totalement inversées, représentent un danger pour les enfants. Des enfants livrés à eux-mêmes, à cause d’une défaillance parentale, de circonstances malheureuses liées très souvent à la pauvreté, se retrouvent entre les mains d’hommes et de femmes qui les consommeront, peu importe comment. Dans le meilleur des cas, l’idée est que l’enfant réussisse, par ses propres moyens, à lui échapper. Le point de vue psychanalytique explique qu’il s’agit là de la fonction symbolique du conte, celle de confronter l’enfant à l’interdiction, à la transgression, pour qu’il acquière une connaissance de la vie par la voie psychique et qu’il surmonte ses peurs de façon sécurisée et ludique – autrement dit en conservant son innocence.


Si Bruno Bettelheim (La psychanalyse des contes de fées, 1976) ou Marie-Louise von Franz (L’interprétation des contes de fées, 1986) ont effectivement apporté un éclairage symbolique à travers une analyse critique des contes, tel que la métaphore de la peur, celle de l’inconnu, ou encore l’éveil à la sexualité, cela ne reste qu’une interprétation psychanalytique d’éléments d’abus ou de sexualité précoce. Dans ce cas, qu’en est-il des œuvres contemporaines qui décrivent ou mettent en scène des fantasmes ou des actes pédophiles, peut-être même produits à partir d’abus réels ? Ces œuvres n’ayant pas la même fonction symbolique que nos vieux contes et se passant volontiers de la métaphore relèvent-elles, par conséquent, de l’apologie ou de la liberté artistique ? Ou sont-elles logiquement le résultat de la banalisation découlant d’une forme de complaisance autour de la pédophilie et envers les pédophiles, comme le note Martine Bouillon qui explique que « dans la mentalité de certains, la pédophilie n’est pas comprise comme un véritable crime. Il y a une tolérance qui confine à la complicité.[5] »


D’ailleurs, comment savoir si la mise en garde était le projet des conteurs du XVIe siècle ? Était-ce même la fonction des récits mythologiques, quand Thésée affrontait le Minotaure, quand Cronos mangeait ses enfants dès leur naissance, quand on sacrifiait des enfants à Moloch ? Oui, peut-être que c’est là la fonction de tous ces récits, à travers les âges. Cela indique néanmoins que la place accordée aux dangers qu’encourent les enfants sur la Terre est réelle et omniprésente. Et que les parents, par pudeur ou par ignorance, oublient d’en protéger leurs enfants, qui ne peuvent pas concevoir de tels dangers, de telles réalités du haut de leur innocence.

 

« Un matin, les parents ont fouillé dans leur bourse, ils n’avaient plus rien, pas la moindre pièce à dépenser pour acheter à manger. Ils ont dit à leur fille aînée :

—      Va dans le jardin de l’ogre et ramène-nous quelques feuilles de chou.

[…] À ce moment-là, elle a entendu une voix sortir de la fenêtre, au premier étage de la maison de l’ogre :

—      Que fais-tu là ?

—      On n’a plus rien à manger, papa et maman m’ont envoyée ici cueillir quelques feuilles de chou.

—      Entre dans la maison, monte l’escalier et rejoins-moi. J’ai quelque chose pour toi.

Elle a répondu que ses parents la gronderaient, qu’elle ne devait pas aller chez les étrangers. Mais la voix a insisté pour l’inviter, insisté de mille et une manières ! Alors, la fille est entrée dans la maison de l’ogre…[6] »

 

Il est intéressant de se pencher sur les éléments de langage : « ogre », « dévoreur », « boucher », « loup-garou »… comme si c’était là la seule terminologie acceptable pour la dimension populaire, éloignant ainsi une conception bien plus réaliste de ce que peut être la pédophilie. Les pédophiles ne ressemblent pourtant pas à des monstres ; ils peuvent même se cacher sous les traits d’un beau prince, ou d’une vieille femme.


À travers les contes, donc, on met en garde, on fait peur, mais sans alerter réellement ; le danger reste éloigné, inconnu, déguisé. L’idée « pédophile » plane pourtant bel et bien comme une menace abstraite dans la culture européenne, une manière détournée, pudique, même, de mettre en garde contre les prédateurs présents en dehors des foyers, et à travers des récits qui ne sortent pas tous d’un imaginaire fertile – ou pervers, mais qui s’inspirent bien souvent de la réalité.

 

« Avant de partir, la chèvre disait toujours à ses petits :

—      Si on frappe à la porte, n’ouvrez pas.

C’est peut-être l’Ogresse qui vient vous manger.

Demandez-lui de passer la queue par la chatière.

Moi, ma queue est lisse, douce, toute lisse,

celle de l’Ogresse est rêche et sèche.[7] »

 

La culture populaire moderne n’est pas exempte de références pédophiles, comme en témoignent le cinéma et la littérature. Qui n’a jamais entendu parler de la célèbre Lolita, le roman culte de Vladimir Nabokov sur une obsession pédophile, publié en 1955, objet de fantasmes pour les amateurs de jeunes filles ? Ce récit – porté deux fois au cinéma par Kubrick en 1962, puis par Adrian Lyne en 1997 – relate l’histoire d’un homme mûr qui séduit une jeune fille de 12 ans ; il a d’abord suscité une franche controverse à sa sortie, pour être considéré ensuite comme une critique ironique de la perversion masculine. Plus récemment en 2013, La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche interroge sur la manière de filmer des adolescentes dans des scènes sexuelles très explicites.


Si l’on poursuit sur la manière de sexualiser les enfants dans la culture populaire, on ne peut pas faire l’impasse sur certains mangas et d’autres œuvres japonaises à caractère érotique qui mettent en scène des « shotacon » (des garçons prépubères) et des « lolicon » (des filles prépubères) dans des scénarios très explicites également, et souvent controversés, car on considère qu’ils banalisent, eux aussi, la pédophilie.

 

« Cet enfant, qu’on affuble de surcroît de costumes ridicules, qui devient intemporel, qui n’a plus son esprit à lui et qui est transformé en une espèce de zombie, mi-ange, mi-diable, est donc sacrifié sur l’autel orgiaque des gens qui s’en servent. Tous les fantasmes sont permis dans ce genre de soirée : le grand méchant loup, le petit chaperon rouge, on peut tout imaginer… peau d’âne bien sûr…[8] »

 

Monstres sanguinaires, nécrophiles, anthropophages, psychopathes et sociopathes, des personnages ont marqué l’histoire et engendré des légendes, profondément ancrées dans l’imaginaire collectif. Ainsi, noyés dans la soupe culturelle, les pédocriminels passent quasiment inaperçus, et on pourrait presque croire qu’ils sont absents des récits et des contes traditionnels, qu’ils n’existent pas, ou si peu… tant ils sont représentés de manière métaphorique. Les enfants d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux d’hier, bercés par ces mêmes récits, baignés dans cet imaginaire transgressif, et le cycle de l’horreur s’alimente lorsque cet imaginaire devient fantasme sexuel, au moment où l’adulte décide de transgresser l’Interdit fondamental, à la manière du Chasseur, du Loup ou de l’Ogre qui piège le petit héros livré à lui-même, dans un décor plus que réel et sans issue, sans aucune fin heureuse possible. Si les mythes sont fondateurs des civilisations, comment mettre un terme à la pédocriminalité ?


« Je pourrais vous raconter cette histoire longtemps encore, car tous les matins, l’Ogre vient sucer le doigt d’Aïcha.

Au fil des jours, la petite fille pâlit, maigrit, s’affaiblit. Elle dépérit. Elle n’a bientôt plus que la peau sur les os. Elle est si faible qu’elle dort depuis trois nuits au pied de la muraille, et quand l’Ogre l’appelle, elle n’a plus qu’à tendre le bras, pour passer le doigt à travers le trou.

Tous les matins, il l’appelle de sa grosse voix, tous les matins, il lui suce le doigt et tous les matins, elle lui dit des douceurs.[9] »

Mais cette fonction n’enlève pas au mythe son sens profond. En effet, plus une peur est viscérale, plus elle prend forme et s’incarne dans les récits, les contes, mais aussi dans les figures médiatisées – des slashers modernes aux histoires contemporaines inspirées des monstres d’hier et d’aujourd’hui. Ce croque-mitaine polymorphe se retrouve ainsi dans la culture moderne (films, BD, romans, séries) et à travers elle, les projections sociales de ce qui nous effraie et nous fascine à la fois.


Cette perméabilité entre réalité et fiction, entre monstres historiques et imaginaires, révèle que la peur dont nous parlons n’est jamais totalement séparée de ce qui se passe dans le monde réel. Les actes de pédocriminels, bien qu’absents en tant que tels des contes, suscitent les mêmes réactions archaïques – horreur, indignation, rejet –, mais exerce aussi, parfois, une sorte de fascination. À force de confondre le réel et le symbolique, le risque est de les occulter, l’un comme l’autre. Le pédocriminel n’est pas un mythe, il existe – et requiert, en plus d’une réponse sociale, judiciaire et éducative, une grande vigilance –, tandis que le croque-mitaine reste une métaphore des peurs humaines. Au fond, qu’est-ce que cela dit de nous ? Cette façon de dissimuler les pédocriminels dans les récits traduit notre rapport à la peur et au danger, notre besoin de donner une forme à l’inconnu, et notre difficulté à affronter les monstres réels sans les transformer en légendes.


[1] Aïcha et l’Ogre, une histoire contée par Praline Gay-Para, chez Didier Jeunesse, 2014.

[2] Le procès en réhabilitation de Gilles de Rais en 1992, réunissant des personnalités telles que Gérard Larcher, Pierre Simon, ou encore Henri Laborit.

[3] Michel Bataille, auteur de Gilles de Rais (1966). Propos datant de 1976 cités par Martine Bouillon dans Viol d’anges, Calmann-Lévy, 1997, pp. 48-49.

[4] « Le petit Poucet », texte issu de la tradition orale retranscrit par Charles Perrault en 1697, in Contes, Charles Perrault, Librairie Générale Française, 2006, p. 298.

[5] Martine BOUILLON, Viol d’anges. Pédophilie : un magistrat contre la loi du silence, Calmann-Lévy, 1997, p. 52.

[6] « L’amoire de l’Ogre », conte italien, in Les histoires de Barbe bleue racontées dans le monde, par F. Morel et G. Bizouerne.

[7] L’Ogresse et les sept chevreaux, une histoire contée par Praline Gay-Para, chez Didier Jeunesse, 2014.

[8] Martine BOUILLON, Viol d’anges. Pédophilie : un magistrat contre la loi du silence, Calmann-Lévy, 1997, pp. 155-156.

[9] Aïcha et l’Ogre, une histoire contée par Praline Gay-Para, chez Didier Jeunesse, 2014.

 
 
 

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