Le deuil interdit : ces grossesses interrompues dont on ne parle pas
- Alice Telecher

- il y a 20 heures
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« Chacun est habité par une dimension intérieure et personnelle qui ouvre vers l’infini, l’absolu, par une dynamique qui entraîne à voir plus grand et plus loin que soit, à s’ouvrir aux dimensions de l’humanité et du cosmos. » F. d’Assier de Boisredon
Il existe des deuils sans funérailles, sans corps, sans visage ni souvenirs, et sans légitimité sociale. Le deuil périnatal, qui peine encore à trouver une place dans le langage collectif, appartient souvent à cette catégorie de douleurs silencieuses. Celui lié à une interruption volontaire de grossesse, plus que les autres, est un sujet relégué hors du champ du deuil légitime. Dans les cas d’une interruption de grossesse, qu’elle soit « médicale », « volontaire », ou « spontanée », comment élaborer la perte ?
Lorsqu’une grossesse s’interrompt, qu’il s’agisse d’une fausse couche, d’une mort fœtale in utero, d’une interruption médicale de grossesse (IMG) ou d’une interruption volontaire de grossesse (IVG), quelque chose s’effondre. Ce n’est pas seulement un projet, mais une représentation, une temporalité psychique, une identité naissante de mère, de père, de famille.
Pourtant, les pertes liées au champ périnatal ne bénéficient pas toutes de la même reconnaissance, et semblent même être hiérarchisées. Tandis que certaines suscitent la compassion et nécessitent la mise en place de rituels, d’autres demeurent confinées à la sphère privée, si ce n’est parfois au secret. Il réside un tabou fondamental, comme si certains deuils étaient plus admissibles, plus acceptables que d’autres.
La psychologue Florence d’Assier de Boisredon parle, dans son ouvrage Deuils périnataux, douleurs secrètes, de douleurs traversées, surtout pour les IVG, « dans la honte, la culpabilité », l’incompréhension, et un silence qui « renforce ces difficultés[1] ». Cette idée du secret revient constamment chez les femmes et les couples confrontés à une grossesse interrompue : la sensation d’avoir vécu un événement majeur que le monde autour d’eux peine à reconnaître. Par exemple, l’impossibilité, parfois, pour une mère qui avorte, de s’exprimer librement sur ce qu’elle ressent – puisqu’elle n’a pas à se « justifier » –, que ce soit une profonde tristesse, un sentiment de vide impossible à combler ou une forte culpabilité qu’elle lie non pas au jugement social, mais à sa propre décision, entrave considérablement sa capacité à élaborer la perte et à entamer un processus de deuil. Le corps médical, l’institution, la société imposent le déni tout en reconnaissant volontiers dans cet acte l’exercice d’un droit, mais pas la douleur qui lui est associée. A-t-on réellement conscience de ce que cela représente ?
Un deuil particulier
Le deuil périnatal possède une singularité psychique profonde, car il concerne un être qui n’a pas été vu ni rencontré, probablement jamais nommé, mais déjà investi intérieurement, d’une certaine manière. Dès les premières semaines de grossesse, des projections, positives ou négatives, se mettent en place : un imaginaire, des projections sur l’avenir, une place psychique donnée à cet enfant qui est là sans y être tout à fait encore, et qui permettent ou non à la mère de se projeter heureusement dans cette maternité.
La violence de l’interruption réside précisément dans cette contradiction : perdre quelqu’un qui, socialement, n’existe pas encore tout à fait. Les phrases maladroites de l’entourage ou des membres du corps médical, qui cherchent un moyen de consoler, du type « Tu pourras en avoir un autre », « Ce n’était qu’un embryon », « Heureusement que c’est arrivé tôt » peuvent produire l’effet inverse en niant l’attachement déjà construit. Le deuil périnatal confronte également à une temporalité brutale, puisqu’il n’y a pas toujours eu le temps de créer des souvenirs tangibles, des symboles dont le psychisme humain a justement besoin pour élaborer la perte. Sans traces, le travail de deuil devient plus difficile.
Florence d’Assier de Boisredon insiste sur plusieurs spécificités de ce type de deuil qui sont la brutalité de la mort, les décisions prises dans l’urgence, l’absence fréquente de cérémonies d’adieu, le manque de reconnaissance sociale, ainsi que « la rapidité de l’intervention [qui] facilite la banalisation de l’acte[2] ». Longtemps, les maternités elles-mêmes ont participé à cette invisibilisation : les femmes pouvaient repartir sans qu’un accompagnement psychologique leur soit proposé, sans avoir vu leur bébé, sans possibilité de ritualiser la séparation. Aujourd’hui, les pratiques ont évolué au sein des services d’IMG et de néonatalogie, dans lesquels sont proposés des temps de rencontre, des photographies, des empreintes, et des espaces de parole. Ces infimes éléments jouent un impact psychique majeur en donnant une existence symbolique à ce qui a été perdu.

L’IMG, choisir l’impensable
Dans le cas d’une interruption médicale de grossesse, la violence psychique est souvent décuplée par la dimension décisionnelle, dans la mesure où, dans la majorité des cas, il s’agit de grossesses désirées et investies positivement par la mère, le couple parental, et déjà certainement par la famille. Les parents, qui apprennent qu’une pathologie grave, une anomalie létale ou une souffrance majeure rend la poursuite de la grossesse impossible ou extrêmement problématique, doivent alors prendre une décision dans un temps souvent court, dans un état de sidération. Beaucoup décrivent l’expérience paradoxale d’avoir eu le sentiment de choisir sans avoir réellement eu le choix.
L’IMG introduit une forme de conflit psychique très spécifique. Les parents peuvent simultanément penser : « J’ai fait ce qu’il fallait » et « J’ai interrompu la vie de mon enfant ». Ces deux réalités psychiques coexistent fréquemment. Les cliniciens observent d’ailleurs que la culpabilité ne disparaît pas nécessairement avec la rationalité médicale ; même lorsqu’une décision apparaît tout à fait justifiée, le parent peut continuer à s’interroger : aurait-on pu faire autrement ? Cette question ne relève pas nécessairement d’une logique, elle relève davantage de l’attachement et du lien interrompu.
Dans les services spécialisés, les équipes savent combien les rituels de la naissance comptent : voir et porter son bébé, le nommer, lui dire au revoir, conserver son bracelet de naissance ou sa couverture… Ces médiations permettent d’inscrire la perte dans une continuité narrative plutôt que dans un effacement brutal. Le deuil peut alors s’élaborer parce qu’il peut être raconté.
Le silence imposé autour du deuil après l’IVG
« Comment faire le deuil de ce que l’on n’a ni vu ni connu ? Surtout quand la grossesse n’a duré que quelques semaines[3] », interroge Florence d’Assier de Boisredon, qui précise que « c’est un deuil du non-accomplissement d’une vie, de la perte non pas d’un passé commun, mais d’un avenir possible. Ici, l’ordre naturel des générations est inversé : celui qui n’est pas encore né part le premier.[4] » C’est là probablement l’un des sujets les plus sensibles du débat contemporain autour de l’interruption de grossesse.
Dire qu’une IVG devrait pouvoir être suivie d’un travail de deuil demeure difficile, tant le sujet est prisonniers des enjeux idéologiques. D’un côté, certains mouvements instrumentalisent la souffrance post-IVG, entre autres arguments « pro-vie », pour remettre en cause le droit à l’avortement. De l’autre, la peur de voir disparaître ce droit désormais constitutionnalisé[5] conduit à minimiser et à invisibiliser la réalité psychique, voire traumatique, autour de ce sujet. Or, reconnaître qu’une femme puisse souffrir psychiquement après une IVG ne signifie pas remettre en question la légitimité de ce droit. La réalité clinique est bien plus complexe et plus nuancée.
Bien entendu, une femme peut vivre un avortement comme un soulagement, sans conflit psychique majeur ni souffrance durable. Elle peut également traverser une période de tristesse transitoire, ou bien développer un véritable processus de deuil, qui peut être retardé de plusieurs années. Ce qui frappe dans les consultations, c’est moins l’existence de la douleur que l’impossibilité de l’exprimer. Beaucoup de femmes prononcent cette phrase :« Je n’ai pas le droit d’être triste, puisque c’était mon choix. », comme une réponse intérieure élaborée en miroir à celle qui leur a été faite : « Vous n’avez pas à vous justifier. » Leur responsabilité et l’injonction associée de ne pas s’exprimer autour de cet acte et de ce qui en découle naturellement, inévitablement, semblent annuler automatiquement la réalité de la perte et entraver le processus de deuil.
Pourtant, l’un n’empêche pas l’autre, et nul ne peut affirmer que, dans chaque décision d’interrompre volontairement une grossesse, le choix ait été vraiment éclairé ou offert. Un avortement peut constituer une issue possible à une situation impossible tout en laissant subsister un attachement, une ambivalence ou une représentation psychique de l’enfant qui aurait pu naître.
Le problème n’est donc pas uniquement la souffrance elle-même, mais l’absence d’espace symbolique pour l’accueillir et l’obligation de faire « bonne figure ». Florence d’Assier de Boisredon a écouté de nombreuses femmes venues lui parler « de l’embryon, du fœtus, de l’enfant perdu pendant la grossesse, un, cinq, dix, vingt, cinquante ans auparavant, dans diverses circonstances[6] ». Ces femmes, je les entends aussi. Toutes disent « qu’elles y [pensent] chaque jour et [n’ont] pas pu en parler, se [sentent] incomprises par leur entourage et [regardent] dans la rue les personnes qui leur [semblent] être nées à la même période. […] Ces personnes désemparées gardent en elles un poids mort qui les paralyse. La réalité de leur deuil n’a pas été reconnue, la vie est bloquée.[7] »
Le déni comme mécanisme de survie
Dans certaines situations, l’IVG s’inscrit dans une forme de sidération psychique : la découverte tardive d’une grossesse, un contexte de vie marqué par la précarité, une grande solitude, une situation de violence conjugale, de peur familiale, des difficultés matérielles ou affectives… L’urgence psychique peut envahir l’espace nécessaire pour accueillir la nouvelle, penser la maternité et organiser l’arrivée d’un bébé. Le psychisme met alors en place des mécanismes de protection, dont le déni émotionnel qui leur permet de survivre en traversant cet événement. Des femmes racontent avoir vécu cette situation comme « en dehors d’elles-mêmes ». Elles parlent d’automatisme, de dissociation, d’une impression d’irréel.
Ce fonctionnement est cependant renforcé socialement. Après une IVG, on attend généralement d’elles un retour rapide à la normale, avec la reprise du travail, notamment, censé leur permettre de ne pas trop y penser et de continuer normalement sa vie. On oublie ici que ce qui n’a pas pu être symbolisé ne disparaît pas nécessairement, et que la dimension potentiellement traumatogène d’un avortement agi dans la précipitation, ou pour des raisons qui auraient pu être évaluées différemment, dans de meilleures dispositions, peut ressurgir bien plus tard, à l’occasion d’une nouvelle grossesse, d’une naissance, d’une date anniversaire, et parfois, même, sans événement identifiable, sous la forme d’une tristesse diffuse, d’une culpabilité persistante ou d’une dépression.
La clinique du trauma montre depuis longtemps que les expériences non élaborées psychiquement peuvent revenir sous des formes indirectes. Le problème n’est donc pas uniquement l’événement, mais l’impossibilité de lui donner une place psychique, symbolique et narrative, de faire sens.
Des deuils sans rituel
Les rites funéraires ont toujours fait partie intégrante des sociétés humaines. La (ré)organisation collective autour de la mort permet d’intégrer l’idée de l’absence, de la disparition, et de faire lien avec le vivant dans une continuité à la fois résiliente et réparatrice. Les veillées, les enterrements, les cérémonies, les objets de mémoire : ces dispositifs collectifs permettent de marquer le début du deuil, et de transformer une absence en histoire à la fois partageable avec les vivants et transmissible à eux qui viendront ensuite. Le deuil périnatal, lui, manque souvent de rituels reconnus, quand il n’en est pas totalement dépourvu.
Dans le cas des IVG, cette absence est effectivement plus marquée. Il n’existe presque aucun espace collectif permettant de reconnaître qu’un événement psychique important a eu lieu. Les mères qui avortent déploient des stratégies tout à fait personnelles et intimes pour symboliser cette mort invisible, comme écrire une lettre, planter un arbre, garder la date en mémoire et la « célébrer » secrètement chaque année, allumer une bougie, donner intérieurement un prénom… Autant de gestes qui soutiennent de manière fébrile une possible résilience. Ces micro-rituels ne traduisent pas nécessairement un regret, mais témoignent plutôt du besoin universel d’inscrire symboliquement une expérience, sinon un lien, aussi mince soit-il, et qui a compté.
Les pères aussi traversent une perte
Le vécu des pères demeure lui aussi largement invisibilisé. Dans les situations d’IMG comme d’IVG, les hommes occupent souvent une position paradoxale, quand ils ne sont pas strictement exclus. Pourtant, la douleur qu’ils peuvent ressentir est réelle, alors que nombre d’entre eux estiment ne pas être légitimes à l’exprimer, puisque le « corps » concerné n’est pas le leur. D’ailleurs, c’est exactement le discours qui leur est tenu et, là encore, l’injonction qui leur est faite est de ne pas dire. Là aussi, les cas sont différents : certains se taisent pour protéger, tandis que d’autres tendent à minimiser, et ont de la difficulté à se représenter une perte qui, pour quelques-uns, n’a pas d’objet. D’autres encore restent durablement marqués par cet événement sans jamais en parler.
Le couple peut alors se désynchroniser psychiquement : l’un veut parler quand l’autre cherche à oublier ; l’un ressent un soulagement quand l’autre demeure endeuillé. Ces décalages produisent parfois une grande solitude relationnelle.
Sortir du silence
Si la plupart des femmes et des hommes concernés par les deuils périnataux, et plus encore celui, secret, découlant d’un avortement, préfèrent réserver l’élaboration et le récit de la perte au champ de l’intime, depuis quelques années, des associations tentent précisément d’ouvrir des espaces de parole. Agapa accompagne des personnes confrontées au deuil périnatal après une fausse couche, une IMG ou une IVG. L’association propose des groupes de parole, des accompagnements individuels par des bénévoles formés et sensibilisés, et des temps d’écoute permettant de rompre un silence mortifère et de sortir de l’isolement. Petite Emilie œuvre également autour du deuil périnatal, notamment pour les parents ayant vécu une IMG ou une mort in utero. Naître et Vivre accompagne les familles touchées par la mort d’un bébé, avant ou après la naissance.
Leur existence témoigne de quelque chose d’essentiel : ces souffrances ne sont ni marginales ni anecdotiques. Elles ont simplement longtemps été reléguées dans la sphère privée, et sont aujourd’hui relativement invisibilisées. Notre société contemporaine valorise les libertés sexuelle et reproductive, mais ne semble pas prendre la mesure des conséquences psychiques des interruptions de grossesse, qui ne rencontrent plus de limite, comme si reconnaître la complexité émotionnelle d’un tel acte risquait d’affaiblir les droits acquis. Pourtant, la maturité collective devrait précisément consister à accepter cette complexité. Cela pose la question de savoir où commence notre liberté et où s’arrête notre propre capacité d’élaboration.
Une femme peut défendre profondément le droit à l’IVG et éprouver malgré tout des difficultés face à la perte, de la même façon qu’une IMG peut être médicalement nécessaire et psychiquement dévastatrice. Le travail de deuil peut être nécessaire même lorsqu’il n’y a ni acte de naissance ni mémoire officielle. Reconnaître ces réalités ne revient pas à hiérarchiser les douleurs ni à produire un discours moral. Il s’agit plutôt de redonner une place humaine à des expériences souvent réduites à des débats idéologiques et politiques abstraits. Peut-être que le premier geste thérapeutique, individuel comme collectif, consiste simplement à autoriser les récits nuancés ou contradictoires.
Associations et structures
En cas de difficulté, ne restez pas seul(e) face à votre détresse. Toute souffrance est légitime et peut être accueillie.
Agapa Accompagnement du deuil périnatal après IMG, IVG, fausse couche ou décès périnatal.
Petite Emilie Soutien aux parents confrontés à l’IMG et au deuil périnatal.
Naître et Vivre Accompagnement des familles après le décès d’un bébé.
[1] Florence d’Assier de Boisredon, Deuils périnataux, douleurs secrètes. Les écouter, les accompagner, Desclée de Brouwer, 2017, pp. 111, 112.
[2] Florence d’Assier de Boisredon, Deuils périnataux, douleurs secrètes. Les écouter, les accompagner, Desclée de Brouwer, 2017, p. 71.
[3] Florence d’Assier de Boisredon, Deuils périnataux, douleurs secrètes. Les écouter, les accompagner, Desclée de Brouwer, 2017, p. 80.
[4] Florence d’Assier de Boisredon, Deuils périnataux, douleurs secrètes. Les écouter, les accompagner, Desclée de Brouwer, 2017, p. 81
[5] « Après le dix-septième alinéa de l’article 34 de la Constitution, il est inséré un alinéa ainsi rédigé : “La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse.” La présente loi sera exécutée comme loi de l’Etat. », Loi constitutionnelle n° 2024-200 du 8 mars 2024 relative à la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse.
[6] Florence d’Assier de Boisredon, Deuils périnataux, douleurs secrètes. Les écouter, les accompagner, Desclée de Brouwer, 2017, pp. 7-8.
[7] Florence d’Assier de Boisredon, Deuils périnataux, douleurs secrètes. Les écouter, les accompagner, Desclée de Brouwer, 2017, p. 8.



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