JAMAIS SANS MON PSY

Alice Telecher, Psychologue clinicienne – 1er octobre 2026
« J’en ai parlé avec mon psy. » Une petite phrase devenue si banale qu’on ne remarque même plus ce qu’elle raconte : quelqu’un d’autre commence doucement à prendre les commandes de notre vie. Le psy conseille, valide, interdit, rassure, tranche – et le patient exécute, avec la délicieuse sensation d’être enfin débarrassé de la responsabilité de choisir. À force de demander ce qu’il faut faire, on finit par oublier que c’est précisément cela que l’on était venu apprendre : penser, décider et vivre sans demander la permission. Quant au thérapeute, il peut être assez agréable de devenir indispensable. Un peu moins glorieux, en revanche, de reconnaître que l’on est peut-être en train de fabriquer un patient qui ne sait plus avancer sans nous. Bienvenue dans le monde merveilleux de « mon psy m’a dit ».

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Il y a une phrase que j’entends de plus en plus, sous des formes différentes, et qui me fait toujours dresser un peu l’oreille : « J’en ai parlé avec mon psy. » Jusqu’ici, rien de très inquiétant. Après tout, c’est même plutôt le principe d’une psychothérapie : parler avec son psy. On ne va pas reprocher à un patient de faire exactement ce pour quoi il paie son thérapeute, ce serait un peu mesquin. Le problème – quand problème il y a – ne se situe pas là.
« J’en ai parlé avec mon psy et il m’a conseillé de quitter mon conjoint. » « J’en ai parlé avec mon psy et il pense que je devrais accepter ce poste. » « J’en ai parlé avec mon psy et il m’a dit de ne pas répondre à ma mère. » « J’en ai parlé avec mon psy et il pense que je devrais déménager. » « J’en ai parlé avec mon psy et il m’a conseillé de faire ceci, de ne surtout pas faire cela, de prendre mes distances avec untel, de rappeler machin, de ne pas rappeler truc. »
Et là, il se passe quelque chose d’assez fascinant : la personne qui agit n’est plus celle qui décide. Elle devient l’émissaire de quelqu’un d’autre. Son psy s’est un peu (beaucoup, passionnément…) installé dans sa vie. Je vais appeler cela, faute de meilleur terme et parce que l’expression me paraît parlante, la dépendance thérapeutique ou la dépendance transférentielle. D’ailleurs, l’expression « dépendance au psychothérapeute » existe bien dans la littérature clinique. Norman A. Clemens a consacré un article à cette question en 2010[1] et décrit précisément le risque qu’une relation thérapeutique, au lieu de devenir un espace où le patient gagne en indépendance et en mesure d’agir par et pour lui-même, se transforme en relation dans laquelle il attend du thérapeute soutien, direction et validation.
Le phénomène n’est donc pas une invention de ma salle d’attente. Il existe, il est étudié, il a même fait l’objet de cas cliniques suffisamment problématiques pour être discuté sous l’angle éthique. Un article de 1994[2], particulièrement frappant, décrit ainsi une situation de « fostered dependency », c’est-à-dire une dépendance entretenue dans le cadre d’une psychothérapie au long cours, avec une multiplication des séances, des frontières brouillées, et un traitement qui finit par ne plus être clairement orienté vers le bien-être du patient. Cela mérite qu’on s’y arrête, parce que la dépendance thérapeutique n’a rien à voir avec le fait d’avoir besoin de son psy. Heureusement qu’un patient peut avoir besoin de son psy. Il vient précisément parce qu’à un moment donné, il ne parvient plus à faire seul quelque chose qu’il voudrait pourtant parvenir à faire. Demander de l’aide n’est pas une faiblesse, et s’appuyer sur quelqu’un n’est pas une défaite. Une thérapie qui prétendrait rendre autonome un être humain en lui interdisant toute dépendance serait une vaste plaisanterie.
Winnicott l’avait bien compris. Dans son travail sur le développement, il décrit un mouvement qui va de la dépendance absolue (absolute dependence) vers une indépendance progressive (towards independance), en passant par différentes formes de dépendance relative (relative dependence)[3]. Il insiste sur le fait que l’indépendance n’est jamais un état réellement achevé et qu’une certaine capacité à dépendre de l’environnement demeure une donnée humaine fondamentale[4]. Il parle également, dans le cadre psychanalytique, de situations où une profonde dépendance au thérapeute peut constituer une phase nécessaire du traitement – une phase seulement. Car le problème n’est pas tant une certaine forme de dépendance envers son psy, notamment au début de la relation thérapeutique, que celui de remettre sa vie entière entre ses mains. Il existe une différence considérable entre dire : « J’ai parlé avec mon psy de cette décision et cela m’a permis de comprendre ce que je voulais vraiment », et dire : « Mon psy m’a dit quoi faire. » Dans le premier cas, le patient pense. Dans le second, il délègue – ce qui peut, de prime abord, offrir un certain confort.
Décider, c’est prendre un risque. C’est également prendre ses responsabilités. C’est aussi se donner la possibilité de se tromper ! On a le droit de se tromper, l’essentiel étant d’assumer les conséquences de ses choix, tout en renonçant au fantasme d’une décision parfaite, validée par une autorité supérieure qui aurait accès à la notice explicative de notre existence et, plus largement, par les attentes des autres. Le « qu’est-ce que je dois faire ? » est donc une question beaucoup plus intéressante qu’elle n’en a l’air. Le patient ne demande pas seulement un conseil. Il demande parfois à être débarrassé de la responsabilité de décider.
C’est humain. Lorsqu’on est anxieux, perdu, épuisé, déprimé, envahi par le doute ou terrorisé à l’idée de mal faire, il est terriblement tentant de remettre les clés à quelqu’un qui paraît savoir (mieux que nous). Le psy est précisément placé dans une position particulièrement propice à cette projection : il écoute, il connaît l’histoire du patient, il connaît ses contradictions, ses blessures, ses relations, ses symptômes, ses répétitions. Il dispose d’informations auxquelles les autres n’ont pas accès. Le patient peut donc lui attribuer une forme de savoir supérieur, ce qui constitue une porte d’entrée vers le transfert, c’est-à-dire le déplacement sur le thérapeute de sentiments, d’attentes, de représentations et de modalités relationnelles qui trouvent leur origine dans d’autres liens importants de l’histoire du sujet. La relation thérapeutique n’est donc jamais seulement ce qu’elle paraît être. Le patient rencontre son psy, certes, mais il peut aussi rencontrer à travers lui une figure d’autorité, un parent, quelqu’un qui protège, quelqu’un qui sait, quelqu’un qui juge, quelqu’un qui abandonne, quelqu’un qu’il faut satisfaire, ou encore quelqu’un dont il faut obtenir l’approbation.
Freud avait déjà fait de cette relation un élément central de la cure. Lacan radicalisera la question avec la notion de « sujet supposé savoir »[5] : dans le transfert, l’analyste est supposé détenir un savoir sur ce qui se joue pour le patient. Le paradoxe est fascinant : celui que le patient imagine savoir est précisément celui qui, en réalité, ne peut pas savoir à sa place. Une lecture lacanienne du transfert insiste justement sur cette mise en place du savoir supposé, qui doit être travaillée plutôt que transformée en pouvoir absolu de l’analyste. Autrement dit, le patient arrive avec cette idée plus ou moins consciente : « Vous savez quelque chose que j’ignore sur moi. » Et le travail thérapeutique consiste à faire en sorte que cette supposition ne devienne pas une vérité institutionnelle.
Parce que mon psy ne sait pas mieux que moi avec qui je dois vivre. Il ne sait pas mieux que moi si je dois accepter un poste. Il ne sait pas mieux que moi si je dois divorcer, avoir un enfant, déménager, rompre avec ma mère, envoyer ce message ou ne pas l’envoyer. Il peut m’aider à comprendre pourquoi cette décision me terrorise. Il peut m’aider à distinguer mon désir de ma peur. Il peut repérer une répétition que je ne vois pas. Il peut me renvoyer une contradiction. Il peut m’aider à supporter l’incertitude qui accompagne toute décision humaine digne de ce nom. Mais il ne devrait pas s’approprier de mon libre arbitre.
C’est là toute la différence entre accompagner quelqu’un et conduire sa vie à sa place : la psychothérapie n’est pas un service de conciergerie existentielle et le psy n’est pas un GPS avec option « évitement des erreurs ».
Il faut aussi parler de ce qui se passe de l’autre côté du fauteuil, parce que la responsabilité ne repose pas uniquement sur le patient. La tentation, pour le thérapeute, existe réellement. Elle est simplement beaucoup moins confortable à admettre. Un patient qui demande : « Qu’est-ce que je dois faire ? » peut être épuisant… mais cela peut aussi être gratifiant. Le thérapeute se sent utile. Il a l’impression d’aider – cela répond bien souvent à sa vocation, il a fait des études pour cela. Il devient alors celui dont l’avis compte. Le patient revient et raconte ce qu’il a fait. Il demande ce qu’il doit faire ensuite. Le thérapeute répond. Le patient revient encore. La boucle est installée et entraîne une gratification narcissique. Le psy peut même finir par se raconter une petite histoire parfaitement respectable : « Il a besoin d’être guidé pour l’instant. » Puis : « Il n’est pas encore capable de décider seul. » Puis : « Je connais tellement bien son fonctionnement que je sais ce qui est bon pour lui. » Et voilà comment, avec les meilleures intentions du monde, on peut commencer à prendre le pouvoir sur la vie d’un autre.
Le travail du contre-transfert, à savoir les réactions affectives (et narcissiques, voire égotiques) du thérapeute à l’égard du patient, qu’elles soient liées à sa propre histoire, à ses attentes ou à la dynamique particulière de la relation, devient ici essentiel en tant qu’outil thérapeutique. Il ne s’agit pas d’un défaut de fabrication du psy qu’il faudrait supprimer à coups de bonne volonté. Après tout, le thérapeute est un être humain lui aussi, avec son histoire, ses blessures à réparer, ses attentes. Même s’il ne le montre pas toujours, il ressent, il s’agace, s’attendrit, se sent impuissant, valorisé, rejeté, séduit, inquiet, démuni, frustré… La question clinique fondamentale pour lui n’est pas de ne rien ressentir ou de ne rien laisser paraître (un peu de spontanéité, ça fait du bien aussi), mais de savoir ce qu’il fait de ce qu’il ressent. L’APA (pour American Psychological Association, l’Association américaine de psychologie) rappelle d’ailleurs que le contre-transfert non travaillé peut conduire le thérapeute à reproduire les dynamiques mêmes qui ont contribué aux difficultés du patient, et que la gestion de ces réactions est associée à de meilleurs résultats thérapeutiques[6].
Le patient dépendant peut donc rencontrer un thérapeute qui, sans s’en rendre compte, apprécie cette dépendance. Il lui présente sa problématique, lui demande conseil, et revient la semaine suivante, raconte qu’il a fait exactement ce qui lui a été conseillé. Et tout le monde repart content. Sauf que le patient, lui, vient d’apprendre quelque chose de très dangereux : il peut vivre sans rien décider. Le thérapeute vient d’apprendre à son tour quelque chose de tout aussi dangereux : il peut décider à la place de son patient. C’est une alliance qui fonctionne très bien pour entretenir le problème, c’est probablement pourquoi l’on voit des thérapies qui durent anormalement… Parfois pendant 10, 15 ans, ou plus.
La littérature clinique sur la dépendance au thérapeute insiste justement sur cette question. Clemens décrit une relation qui devrait évoluer vers une forme de partenariat fondé sur la confiance et le respect, dans lequel le patient développe davantage de capacité à diriger sa propre vie et à reprendre petit à petit son indépendance. Le but n’est donc pas de supprimer le lien, mais de transformer ce lien en capacité interne, et donc de le laisser progressivement se distendre. C’est toute la subtilité. Une bonne thérapie ne cherche pas à faire disparaître le psy de la tête du patient à coups de pied dans la porte. Elle cherche à faire en sorte que le patient n’ait plus besoin de consulter mentalement son psy avant chaque mouvement. Or, dans une thérapie qui entretient la dépendance, il peut avoir tendance à resserrer le lien et à aliéner le patient qui doit faire valider au préalable chacun de ses choix, sans plus chercher à savoir ce qu’il pense, ce qu’il veut réellement. Et on peut en effet passer des années à faire cela.
C’est du reste l’un des dangers majeurs de cette forme de dépendance : elle peut donner l’impression que la thérapie fonctionne précisément parce que le patient revient, demande, reçoit une réponse et repart rassuré. Sauf qu’une diminution immédiate de l’angoisse n’est pas nécessairement une progression thérapeutique. Si chaque décision doit être validée de l’extérieur, le soulagement obtenu auprès du thérapeute peut devenir une béquille qui empêche précisément le développement de ce que la thérapie devrait renforcer, à savoir la capacité à tolérer le doute, à élaborer, à choisir et à supporter les conséquences de ses choix sans les imputer à qui que ce soit d’autre.
Des recherches récentes[7] montrent que la dépendance thérapeutique peut évoluer au cours du traitement et qu’une diminution de certains de ses aspects est associée à une réduction plus importante des symptômes. À l’inverse, un niveau élevé de dépendance, notamment lorsque le patient perçoit peu d’alternatives à son traitement, est associé à un désir plus marqué de poursuivre celui-ci, ce qui peut contribuer à prolonger la prise en charge. Il faut donc se méfier d’un malentendu très répandu, qui consiste à croire que rendre quelqu’un autonome signifie lui dire « débrouillez-vous ». L’autonomie psychique ne consiste pas à ne plus avoir besoin de personne – on a toujours besoin de quelqu’un, pour des raisons et à des degrés différents. Elle signifie pouvoir avoir besoin de quelqu’un sans lui abandonner la direction de son existence, et cela, même en dehors de toute relation thérapeutique. On peut demander un avis sans céder son jugement tout comme on peut chercher du soutien sans demander une permission.
« J’en ai parlé avec mon psy et cela m’a aidé à comprendre que je ne voulais plus de cette relation » n’a pas du tout le même statut que « mon psy m’a dit de quitter mon conjoint ». Et cette manière de parler n’est pas anodine. « Mon psy m’a dit » permet de se désolidariser de sa propre décision. Cela devient une autorité externe que l’on peut exhiber devant les autres, brandir dans un conflit, utiliser pour couper court à une discussion.
« Ce n’est pas moi qui le dis, c’est mon psy » : quelle merveilleuse façon de ne pas avoir à répondre de soi ! C’est également une manière de transformer le thérapeute en tiers dans des relations où il n’a rien à faire. Le psy devient l’avocat invisible du patient, son conseiller conjugal, son directeur de conscience, son arbitre familial. Il n’est plus seulement celui avec qui le patient pense ; il devient celui au nom duquel le patient agit. Or, une thérapie qui s’installe dans cette configuration devient contre-productive. Elle peut renforcer exactement ce qu’elle prétend traiter, à savoir l’insécurité, la peur de l’erreur, la difficulté à se faire confiance, la recherche d’approbation et l’incapacité à supporter la séparation.
Le paradoxe est cruel : le patient vient consulter parce qu’il ne se fait pas confiance et finit par ne plus se faire confiance sans consulter.
C’est une réussite commerciale remarquable… Cliniquement, beaucoup moins. Il faut évidemment tenir compte des situations particulières. Certains patients ont besoin d’un cadre très contenant. Certaines périodes de vie nécessitent davantage de soutien, de guidance et de structure. Certaines pathologies ou certains états de crise (d’angoisse, suicidaire…) rendent temporairement la capacité de décision plus fragile. Il serait absurde de transformer l’autonomie en dogme et d’exiger d’une personne qui s’effondre qu’elle soit immédiatement son propre gourou. La question est de savoir ce que la guidance du psy produit à terme. Est-ce qu’elle permet au patient de mieux se comprendre ? Est-ce qu’elle lui permet de mieux décider ? Est-ce qu’elle l’aide à reconnaître ses propres critères, ses valeurs, ses limites, ses besoins ?
Dans le cas où la façon de mener la thérapie conduit à organiser la dépendance, le thérapeute doit avoir l’honnêteté de regarder sa propre place. Le pouvoir thérapeutique est réel, il ne faut pas se raconter d’histoires. Une personne qui vient déposer ses secrets, ses peurs, ses traumatismes, ses fantasmes, ses échecs et ses contradictions devant quelqu’un qui est payé pour l’écouter lui accorde une confiance considérable. Le thérapeute possède une position asymétrique. Il dispose d’un savoir clinique, d’un cadre, d’une autorité symbolique et d’un accès privilégié à l’intimité du patient. Il est de son devoir d’être extrêmement prudent avec le pouvoir qu’on lui prête. L’éthique professionnelle[8] place d’ailleurs l’autodétermination et l’autonomie parmi les principes fondamentaux de la relation psychologique. Cela signifie notamment que le thérapeute ne devrait pas avoir besoin d’être indispensable. Par conséquent, un « bon psy » n’est pas celui dont le patient ne peut plus se passer, mais celui avec lequel le patient peut apprendre à se passer de lui. La relation thérapeutique doit être suffisamment solide pour permettre la dépendance lorsque celle-ci est nécessaire, mais suffisamment pensée pour ne pas devenir une prison. C’est exactement ce que la notion d’alliance thérapeutique permet de penser. Depuis les travaux d’Edward Bordin[9], l’alliance est conçue autour de trois dimensions : les objectifs de travail, les tâches permettant de les atteindre et le lien entre patient et thérapeute. Elle suppose donc une collaboration, et non une relation dans laquelle l’un sait et l’autre obéit.
La dépendance peut donc être très subtile, vous l’aurez compris. Elle peut prendre la forme d’un message envoyé de la part du patient entre deux séances pour demander une validation ; d’un appel avant de prendre une décision ; d’une phrase rapportée à l’entourage pour donner du poids à une position ; d’une inquiétude face au désaccord du psy ; d’un besoin de connaître son opinion avant même d’avoir formulé la sienne… Elle peut ainsi être entretenue par le patient, mais le thérapeute ne peut pas s’en laver les mains. Quand un patient demande : « Qu’est-ce que je dois faire ? », il est parfois tentant de répondre plutôt que de lui renvoyer la question (qui, au fond, devrait être : « Qu’est-ce qui fait que je ne peux pas décider sans que quelqu’un me dise que j’ai le droit de décider ? », et qui est justement celle qui mérite d’être travaillée). Le but d’un tel échange devrait pouvoir amener le patient à pouvoir se dire : « J’ai entendu votre avis. Je vais réfléchir. Je vais décider. », au lieu d’attendre une réponse ou une consigne toute faite. Personne ne devrait pouvoir lui dire ce qu’il doit faire ou penser : ni son psy ni sa mère… Ni ChatGPT, tant qu’on y est. C’est probablement cela, de mon point de vue, le vrai travail thérapeutique : rendre à quelqu’un le droit vertigineux, mais indispensable, de devenir l’auteur de sa propre vie.
Et cela vaut aussi pour nous, les thérapeutes. Il faut accepter de ne pas être indispensables, accepter que le patient nous contredise. Qu’il fasse un choix que nous n’aurions pas fait. Le laisser se tromper, prendre une décision qui nous agace, même… Qu’il refuse notre interprétation, ou qu’il parte. Un patient qui commence à penser sans nous demander la permission est peut-être en train de faire exactement ce pour quoi il est venu.
[1] Clemens, Norman A. (2010), Dependency on the psychotherapist. Journal of Psychiatric Practice, 16(1), 50–53. DOI : 10.1097/01.pra.0000367778.34130.4a. Clemens décrit la dépendance au psychothérapeute comme une caractéristique possible de la relation de soin et insiste sur l’évolution souhaitable vers une alliance de travail dans laquelle le patient développe progressivement son indépendance et son sentiment d’être capable de diriger sa propre vie.
[2] Paul R. Abramson, Monique Y. Cloud, Natalie Keese & Robert Keese (1994), “How Much Is Too Much? Dependency in a Psychotherapeutic Relationship”, American Journal of Psychotherapy, 48(2), 294–301. DOI : 10.1176/appi.psychotherapy.1994.48.2.294. Il s’agit d’un cas clinique extrême, pas d’une étude générale sur la dépendance thérapeutique. Les auteurs relatent le cas d’un patient ayant suivi 18 années de psychanalyse, avec deux analystes – un couple marié –, jusqu’à atteindre 8 à 10 séances par semaine. Le patient a ensuite engagé une procédure judiciaire, alléguant que la poursuite du traitement avait d’abord créé, puis entretenu et aggravé sa dépendance.
[3] Winnicott, Donald W. (1963), « Le passage de la dépendance à l’indépendance dans le développement de l’individu », dans Processus de maturation chez l’enfant. Développement affectif et environnement, Paris, Petite Bibliothèque Payot, pp. 43-54.
[4] Sur ce point, je vous renvoie vers mon article « Conformisation et adaptation. Vivre en société et se préserver », 23 juillet 2026. Disponible ici.
[5] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le Champ freudien », 1973, p. 210.
[6] Abrams, Zara (2025). "CE Corner: How to manage countertransference in therapy". Monitor on Psychology, vol. 56, n° 6, 1er septembre 2025, p. 40–48.
Sur la question du contre-transfert, voir également Dominique Bourdin, Françoise Cointot et Claire Maurice (dir.), Le contre-transfert d’hier à aujourd’hui, Paris, PUF, 2024 ; Harold F. Searles, Le contre-transfert, trad. Brigitte Bost, Paris, Gallimard, 1981 ; ou encore Winnicott, « La haine dans le contre-transfert », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
[7] Geurtzen N., Karremans J. C., Keijsers G. P. J. & Hutschemaekers G. J. M., « “I Need You!” Patients’ Care Dependency Patterns During Psychotherapy for Personality Disorders and Its Association with Symptom Reduction and Wish for Treatment Continuation », Journal of Contemporary Psychotherapy, vol. 53, n° 3, 2023, p. 257-267. DOI : 10.1007/s 10879-022-09578-z. Cette étude porte sur 113 patients présentant un trouble de la personnalité, suivis pendant 9 mois en psychothérapie. Les auteurs observent que la dépendance aux soins évolue au cours du traitement ; surtout, une diminution de certains aspects de cette dépendance est associée à une réduction plus importante des symptômes, tandis qu’un niveau plus élevé de dépendance – notamment le sentiment de ne pas avoir d’alternative au traitement – est associé à un désir plus marqué de poursuivre la thérapie.
[8] Code de déontologie des psychologues (France), version consolidée au 9 septembre 2021, Principe 1 : « Respect des droits fondamentaux de la personne. » Consultable ici.
[9] Bordin, E. S. (1979). “The Generalizability of the Psychoanalytic Concept of the Working Alliance.” Psychotherapy: Theory, Research and Practice, 16(3), 252–260. DOI: 10.1037/h 0085885. Dans cet article, Edward Bordin formalise l’« alliance de travail » autour des trois dimensions : goals, tasks, bonds – objectifs, tâches et lien.



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