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LA SOUFFRANCE EST-ELLE LE PRIX DU SENS ?

  • Photo du rédacteur: Alice Telecher
    Alice Telecher
  • il y a 10 minutes
  • 11 min de lecture

« Mais il n’y a pas que le plaisir et la créativité qui donnent un sens à la vie. Et si la vie a un sens, il faut qu’il y ait un sens à la souffrance. La souffrance, comme le destin et la mort, fait partie de la vie. Sans la souffrance et la mort, la vie humaine demeure incomplète. » Viktor E. Frankl


Existe-t-il une vie sans souffrance ? Et, si une telle existence était possible, serait-elle réellement désirable ? Dans une société qui fait de la lutte contre la douleur ou toute autre forme de souffrance une priorité, une question demeure largement inexplorée : celle de savoir ce que devient un être humain qui ne peut éviter une souffrance ? Faut-il y voir un simple dysfonctionnement de l’existence ou une expérience susceptible de révéler quelque chose de plus profond sur notre condition ? Depuis l’Antiquité jusqu’à Viktor Frankl, en passant par Carl Gustav Jung, nombreux sont ceux qui ont suggéré que le véritable drame ne résidait pas tant dans la souffrance elle-même que dans son absence de signification.



La modernité a accompli des progrès techniques et médicaux considérables dans la compréhension et le traitement de la douleur. Les avancées de la psychiatrie, de la psychologie et des neurosciences permettent aujourd’hui de mieux identifier les mécanismes impliqués dans la souffrance psychique, d’améliorer les prises en charge et de soulager un nombre croissant de patients. Cette évolution constitue l’une des plus grandes réussites de la médecine contemporaine. Pourtant, une question qui émerge depuis peu autour des débats sur l’euthanasie demeure étonnamment peu abordée : que reste-t-il lorsque la souffrance ne peut être supprimée ?

Certaines épreuves, nous le constatons, échappent à toute possibilité de contrôle. Le deuil, la maladie, la perte, le vieillissement, les traumatismes, les catastrophes ou encore la guerre rappellent que la condition humaine comporte une part irréductible de vulnérabilité, que l’on peut confondre avec de l’impuissance. Les psychothérapies peuvent accompagner ces expériences douloureuses, la médecine peut en atténuer les effets, mais aucune discipline ne peut promettre la disparition complète de la souffrance générée. La véritable question devient alors moins celle de savoir comment vivre sans souffrir que celle de comprendre ce que devient un être humain lorsque sa souffrance est inévitable, et ce qu’il peut en faire.

Cette interrogation dépasse largement le champ de la psychopathologie et ouvre sur une réflexion plus fondamentale. La souffrance possède-t-elle un sens, ou n’est-elle qu’une absurdité biologique ou psychique dont il faudrait se débarrasser dès que possible, et par n’importe quel moyen ?

Dans un précédent article sur la disparition du spirituel dans nos sociétés modernes, je présente, à l’aide d’auteurs qui se sont déjà penchés sur ce phénomène, une hypothèse qui avance que la montée de la souffrance psychique contemporaine peut être liée à l’effacement progressif de la dimension spirituelle de l’existence, la disparition des grandes structures de sens laissant alors l’individu seul face à une liberté immense – probablement illusoire – et dépourvue d’orientation.

Partant de cette hypothèse, une autre question émerge : et si le véritable problème n’était pas la souffrance elle-même, mais l’absence de sens que nous lui accordons ?


La souffrance est-elle inévitable ?


La culture occidentale contemporaine entretient une relation singulière avec la souffrance. Elle cherche à la prévenir, à la réduire, à la contourner ou à l’effacer. C’est une démarche légitime. Il semblerait absurde d’entretenir une douleur qui peut être soulagée, et toute l’éthique médicale repose précisément sur cette exigence. Pourtant, cette lutte contre la souffrance tend progressivement à devenir une lutte contre toute forme d’inconfort existentiel. La frustration, l’échec, l’incertitude ou la solitude apparaissent de moins en moins comme des expériences constitutives de la vie et de plus en plus comme des dysfonctionnements qu’il faudrait corriger. Mais une existence humaine est-elle réellement concevable sans souffrance ?

Depuis des millénaires, philosophes et autres penseurs répondent avec une remarquable convergence par la négative. Bouddha faisait de la souffrance une caractéristique fondamentale de l’existence humaine. Les stoïciens rappelaient que l’homme ne maîtrise jamais entièrement ce qui lui arrive. Schopenhauer voyait dans le désir une source inépuisable d’insatisfaction. Les neurosciences contemporaines montrent, quant à elles, que notre cerveau s’est d’abord développé pour assurer notre survie bien davantage que notre bonheur.

La souffrance n’apparaît donc pas comme un accident exceptionnel de l’existence ni comme une anomalie ; elle constitue une possibilité immanente et permanente de la condition humaine. L’enjeu n’est donc pas uniquement de savoir comment l’éviter, mais de savoir comment vivre avec elle lorsqu’il n’y a aucun moyen de la supprimer.


Le bonheur négatif


Épicure, dans sa Lettre à Ménécée, ne définit pas le bonheur comme une succession de plaisirs intenses, au contraire de certaines interprétations, mais comme un état d’ataraxie (du grec ataraxia, « absence de trouble de l’âme ») et d’aponie (aponia, « absence de douleur du corps ») : « Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des voluptueux inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à être sans trouble[1]. » Plusieurs siècles plus tard, Schopenhauer radicalise cette intuition en affirmant, dans Le Monde comme volonté et comme représentation, que « la satisfaction, le bonheur, comme l’appellent les hommes, n’est au propre et dans son essence rien que de négatif ; en elle, rien de positif. Il n’y a pas de satisfaction qui d’elle-même et comme de son propre mouvement vienne à nous : il faut qu’elle soit la satisfaction d’un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or, avec la satisfaction, cesse le désir, et par conséquent, la jouissance aussi. Donc, la satisfaction, le contentement, ne saurait être qu’une délivrance à l’égard d’une douleur, d’un besoin : sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui, qui tue, qui nous fait de l’existence un fardeau[2] », ce qui signifie que le bonheur correspondrait essentiellement à la disparition momentanée d’un manque ou d’une souffrance.

Cette intuition philosophique trouve un écho remarquable dans les travaux contemporains sur l’adaptation hédonique[3], initiés notamment par Philip Brickman et Donald Campbell (1971), puis approfondis par Brickman, Coates et Janoff-Bulman (1978). Ces recherches montrent que les expériences agréables perdent progressivement leur intensité émotionnelle : ce qui procurait de la satisfaction devient rapidement la nouvelle norme. Le plaisir appelle alors un plaisir supplémentaire, si bien que la quête du bonheur peut se transformer en une poursuite sans fin.

Si le bonheur n’est conçu que comme l’absence de souffrance, il demeure profondément fragile. La moindre épreuve suffit à l’altérer. Ce qui amène une autre difficulté : une vie parfaitement confortable n’est pas nécessairement une vie pleine de sens. Une existence protégée de toute douleur et riche matériellement peut demeurer profondément vide. Autrement dit, supprimer la souffrance ne suffit pas toujours à construire une existence digne d’être vécue.


Les camps de concentration comme terrains d’observation


Peu d’auteurs ont exploré cette question avec autant de profondeur que Viktor Frankl. Ce psychiatre autrichien né en 1905, qui fondera la logothérapie, considérée comme la troisième école viennoise de psychothérapie après celles d’Adler et de Freud, a été déporté à Auschwitz, puis dans plusieurs camps de concentration entre 1942 et 1945. Sa femme, ses parents et son frère y sont morts, tandis que lui y a survécu. Ce qui l’amènera les années suivantes, et jusqu’à sa mort en 1997, à questionner le sens de la vie à travers les missions de vie, l’amour ou encore la transcendance, comme autant de moyens de faire positivement face aux souffrances inévitables. Dans une courte autobiographie, Découvrir un sens à sa vie, il ne cherche jamais à glorifier la souffrance. Rien, dans son œuvre, ne laisse entendre que la douleur serait souhaitable ou moralement supérieure. Son observation est d’une tout autre nature.

Les camps ont constitué le terrain d’observation le plus radical de la psychologie humaine. Dans un univers où toute dignité semblait avoir disparu, où les individus étaient privés de leur nom, de leurs biens, de leur liberté et de leurs proches, une question a demeuré : pourquoi certains prisonniers continuaient-ils à lutter pour vivre alors que d’autres se laissaient mourir ? À cette question, Frankl, pour qui « il est clair, en dernière analyse, que ce que devenait le prisonnier était le résultat d’une décision intérieure et non celui des circonstances auxquelles il était soumis », n’a jamais proposé de réponse simpliste. Il reconnaît lui-même le rôle du hasard, de l’état physique, des maladies et de l’arbitraire des sélections. Pourtant, il a constaté qu’un élément psychologique distinguait ceux qui résistaient intérieurement et qui conservaient une raison de vivre, puisque « la vie, elle attendait quelque chose d’eux ; […] elle attendait quelque chose d’eux dans l’avenir ». Il pouvait s’agir de retrouver un enfant, de terminer une œuvre (comme ce fut son cas), d’honorer la mémoire d’un proche, de s’en remettre à Dieu ou simplement de préserver une dignité intérieure que personne ne pouvait leur enlever, tout comme leur liberté spirituelle. Dans cette analyse, la souffrance ne disparaît pas, mais cesse simplement d’être absurde. Frankl résume cette idée en empruntant la célèbre formule de Nietzsche : « Celui qui a un “pourquoi” qui lui tient lieu de but, de finalité, peut vivre avec n’importe quel “comment”. » Cette intuition deviendra le fondement de la logothérapie.


La volonté de sens


La psychanalyse freudienne place le plaisir au cœur de la dynamique psychique. Alfred Adler insiste davantage sur la volonté de puissance et le dépassement du sentiment d’infériorité. Frankl, lui, propose une troisième voie. Selon lui, la motivation fondamentale de l’être humain est la volonté de sens, une distinction essentielle en clinique. Une personne peut posséder une situation confortable, des relations stables, une bonne santé physique et continuer à éprouver un profond sentiment de vide. À l’inverse, une autre personne peut traverser des situations objectivement dramatiques sans perdre totalement son équilibre psychique. Ce qui différencie ces deux situations n’est pas l’intensité de la souffrance, mais la possibilité de l’inscrire dans une histoire qui lui donne une signification. La logothérapie ne demande jamais au patient d’aimer souffrir ni d’entretenir cette souffrance ; elle l’invite à découvrir si quelque chose, au-delà de cette souffrance, ou à travers elle, mérite d’être vécu, en s’interrogeant non pas sur ce qu’il attend de la vie, mais plutôt sur ce que la vie peut attendre de lui. Un changement de posture significatif dans un processus thérapeutique.


Lorsque la psyché parle à travers la souffrance


Cette perspective rejoint, sous un autre angle, la psychologie analytique de C. G. Jung. Dans ses Deux essais sur la psychologie analytique, notamment dans Les relations entre le Moi et l’inconscient, Jung décrit le symptôme comme une tentative de compensation. Lorsque la conscience s’éloigne excessivement de la totalité psychique, l’inconscient cherche à rétablir un équilibre perdu. Le symptôme n’est donc pas uniquement un dysfonctionnement, il constitue également un message. Cette idée ne signifie évidemment pas que toute maladie possède une signification cachée ni que la souffrance serait volontairement produite par la psyché. Elle invite simplement à considérer qu’une souffrance peut également révéler un conflit intérieur, un désalignement ou une dimension essentielle de l’existence restée inexplorée.

Dans Psychologie et religion, Jung avance une réflexion tout aussi remarquable : les grands problèmes de la vie, écrit-il en substance, ne sont pas véritablement résolus ; ils sont dépassés grâce à une transformation de la personnalité. Autrement dit, certaines questions existentielles ne trouvent pas de solution définitive. C’est l’être humain lui-même qui se transforme dans sa manière de les habiter. Cette idée entre en résonance avec Frankl, en avançant que la souffrance ne disparaît pas nécessairement, tandis que le sujet qui la traverse, lui, peut changer.

Enfin, dans Présent et avenir, Jung établit un lien entre la crise spirituelle des sociétés modernes et leur fragilité psychologique croissante. À mesure que disparaissent les grands récits symboliques, les ressources permettant d’intégrer les épreuves s’affaiblissent aussi. Une souffrance privée de toute perspective de sens devient infiniment plus difficile à supporter, et donc absurde.


Le désespoir naît-il de la souffrance ou de l’absurde ?


L’expérience clinique conduit à une observation récurrente qui illustre parfaitement l’hypothèse exposée ici : les pensées suicidaires ne sont pas toujours proportionnelles à l’intensité de la douleur psychique. Elles semblent davantage liées à la conviction que cette douleur ne mène nulle part, qu’elle n’a pas de sens. Autrement dit, qu’elle est vaine. Lorsqu’une personne n’arrive plus à se tourner vers l’avenir, vers une perspective d’évolution personnelle, un projet, une responsabilité, vers un être aimé, une œuvre, une foi ou encore une transcendance, la souffrance apparaît comme une impasse. À l’inverse, la présence d’un horizon de sens modifie profondément la manière dont l’épreuve est vécue. Cette quête de sens, ou son caractère incontestable, en suivant l’esprit de Jung et selon les propos d’Adler dans son œuvre testamentaire, Le sens de la vie, ne peut d’ailleurs s’établir que dans l’inscription de l’individu dans un tout qui le dépasse, et non plus seulement en se considérant comme un élément isolé et indépendant du reste de l’univers. « S’enquérir d’un sens de la vie n’a de valeur et de l’importance que si on tient compte du système de relation homme-cosmos. »

Cette observation rejoint les travaux de Frankl, mais également ceux de la psychologue Lisa Miller, qui met en évidence l’association entre une vie spirituelle riche et une meilleure capacité de résilience. Comme évoqué dans l’article mentionné plus haut, la spiritualité ne se réduit pas à une pratique religieuse ; elle désigne avant tout la capacité à inscrire son existence dans une réalité plus vaste que soi, ce qui permet notamment de replacer la souffrance dans un contexte qui a une logique, une forme plus ou moins définie et, surtout, un but.


Les tragédies contemporaines


Cette réflexion ne concerne malheureusement pas uniquement l’histoire passée, puisque les conflits contemporains offrent encore des situations dans lesquelles la question du sens se pose avec une intensité extrême. Je pense par exemple aux Palestiniens, hommes, femmes et enfants, vivant sous les bombardements, les déplacements forcés, les privations de ressources alimentaires et de soins, la perte de proches et l’effondrement des infrastructures, et qui font face à des traumatismes massifs et répétés dont les conséquences psychiatriques sont largement documentées. Pourtant, les témoignages recueillis par les médecins, les anthropologues et les journalistes sont surprenants et révèlent également une autre réalité : chez un grand nombre de survivants, la foi, la prière, la mémoire familiale, l’appartenance à une communauté, le sentiment d’inscrire leur existence dans une histoire plus vaste qu’eux-mêmes et la conviction que leur souffrance n’est pas dépourvue de signification constituent des ressources psychiques incommensurables, à l’origine d’une incroyable capacité de résilience dont nous sommes les témoins. Cette observation ne diminue en rien l’horreur des événements, ne justifie aucune violence, ne transforme pas le traumatisme en expérience souhaitable, mais nous rappelle simplement une vérité psychique déjà formulée par Frankl : lorsqu’un être humain parvient à donner un sens à ce qu’il endure, il préserve une part de sa liberté intérieure, même lorsque presque tout le reste lui a été retiré.

La spiritualité apparaît alors non comme un refuge illusoire, mais comme une ressource thérapeutique susceptible de soutenir la résilience dans des circonstances où les ressources matérielles, sociales et politiques se trouvent profondément compromises.


Une question qui traverse toute civilisation


Cette réflexion dépasse finalement la psychologie clinique. Elle interroge le projet même des sociétés contemporaines, en ce sens qu’une civilisation qui considère toute souffrance comme un échec risque progressivement de perdre les ressources symboliques permettant d’y faire face quand celle-ci devient inévitable. À vouloir éliminer toute douleur, elle peut oublier d’enseigner ce qui permet de la traverser. Il s’agit avant tout de reconnaître qu’une existence humaine ne peut être entièrement protégée contre elle. Par conséquent, qu’est-ce qui permet de continuer à vivre lorsque la souffrance ne peut plus être supprimée ?

Frankl répondrait certainement : le sens. Jung parlerait de transformation, à travers le processus d’individuation. Les traditions spirituelles évoqueraient quant à elles la transcendance. Ces réponses diffèrent dans leur langage, mais convergent vers une intuition commune : l’être humain ne vit pas uniquement de sécurité, de confort ou de plaisir. Il vit également de ce qui donne une direction à son existence, à condition de conserver sa boussole intérieure. Le contraire du bonheur n’est donc peut-être pas la souffrance. Ce serait une vie dont plus rien ne semble valoir la peine d’être vécu.

Et dans une époque qui promet de réduire encore et toujours davantage la douleur, voire de proposer des « solutions » pour la supprimer définitivement, cette question pourrait bien devenir l’une des plus importantes de notre temps. Car une civilisation capable de tout expliquer, de presque tout réparer et de repousser sans cesse les limites de la technique devra, tôt ou tard, répondre à une interrogation que la médecine ne peut trancher à elle seule : qu’est-ce qui donne à une vie sa valeur lorsque la souffrance s’invite malgré tous nos efforts pour l’écarter ? C’est là que commence la véritable question du sens, et peut-être aussi celle de la liberté.


[1] Traduit par Octave Hamelin.

[2] Traduit par Auguste Burdeau. Wikisource.org.

[3] Mécanisme psychologique par lequel nous revenons rapidement à notre niveau de bonheur de base après un événement marquant, tragique comme joyeux. Les effets provoqués par un changements finissent par s’estomper d’eux-mêmes, puisque le cerveau a la faculté de s’adapter à la nouveauté.

 
 
 

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