La disparition du spirituel : une clé oubliée de la souffrance psychique contemporaine ?
- Alice Telecher

- il y a 1 jour
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Depuis quelques années, les patients que je reçois en consultation amènent avec eux des troubles anxiodépressifs persistants, parfois sans « cause apparente », pouvant mener jusqu’à des crises d’angoisse, et ce, malgré une qualité de vie qu’ils jugent tout à fait agréable et sans problème majeur. Ces phénomènes que j’observe en cabinet ne relèvent pas uniquement de problématiques individuelles, mais pourraient s’inscrire dans un contexte culturel plus vaste : celui d’une civilisation confrontée à ce que Nietzsche appelait déjà, à la fin du XIXe siècle, la montée du nihilisme. On constate plus largement que cela fait plusieurs décennies déjà que les sociétés occidentales connaissent une augmentation significative des troubles anxieux, dépressifs, des conduites addictives, du sentiment de vide existentiel, de l’épuisement psychique et des difficultés identitaires. Derrière ces symptômes se dessine un paysage humain marqué par la perte de repères, l’incertitude chronique, le sentiment d’isolement et une difficulté croissante à donner du sens à l’existence.

Quand le symptôme cache une question plus profonde
Les explications proposées sont nombreuses. Les transformations économiques, l’accélération des rythmes de vie, les mutations familiales, l’omniprésence des écrans, le délitement des liens ou encore les exigences de performance constituent des facteurs régulièrement évoqués. Ces éléments jouent incontestablement un rôle, pourtant, lorsqu’on écoute attentivement les récits des personnes en souffrance, les questions qui émergent et dépassent le symptôme lui-même.
Que se passe-t-il lorsqu’une société perd progressivement le contact avec toute forme de transcendance ? Que se passe-t-il lorsque l’existence se réduit essentiellement à ses dimensions matérielles, productives et utilitaires ? Et si une partie de la souffrance psychique contemporaine trouvait son origine dans l’effacement progressif de la dimension spirituelle de l’être humain ?
Une souffrance qui dépasse le cadre psychologique
Cette hypothèse se retrouve sous différentes formes dans les travaux de Carl Gustav Jung, de René Guénon et, plus récemment, dans ceux de la psychologue clinicienne Lisa Miller[1]. Bien que leurs approches soient distinctes, elles convergent autour de cette une intuition fondamentale qui est que l’être humain ne peut durablement se comprendre lui-même s’il est coupé d’une dimension transcendante.
Dans ma pratique clinique, cette question apparaît avec une remarquable récurrence. Les patients qui consultent pour des troubles anxieux, des épisodes dépressifs, des pensées suicidaires, des schémas d’échec répétitifs, un sentiment de vide intérieur ou un épuisement profond présentent des histoires singulières mais similaires, malgré des problématiques et des parcours différents. Derrière la diversité des symptômes, une constante revient régulièrement : l’absence de lien avec une dimension plus vaste que leur existence immédiate.
Beaucoup vivent exclusivement dans l’horizontalité du quotidien, entre le travail, les obligations, les contraintes, l’idée de performance à tous les niveaux, dans une succession de tâches à accomplir et d’objectifs à réaliser. On cherche volontiers à résoudre les problèmes qui se présentent, sans jamais toutefois se poser de véritables questions sur le sens de « tout ça ». Sur le sens de la vie. Le fait de devoir toujours avancer apparaît, probablement de manière préconsciente, comme absurde, puisqu’on ne sait pas vers quoi on tend. Certains finissent par se demander « dans quel but ? », pour s’entendre répondre « à quoi bon ? ».
Mais la question de savoir ce qui donne une valeur profonde à ce l’on traverse se retrouve enfouie sous l’activité permanente. Cela ne signifie pas qu’elle ne travaille pas de manière silencieuse dans la psyché…
La spiritualité comme besoin fondamental de l’être humain
C’est précisément ce que souligne la psychologue et professeure à l’Université Columbia Lisa Miller dans ses recherches consacrées à la spiritualité et à la santé mentale. Elle défend l’idée que la spiritualité constitue une dimension fondamentale du développement humain, en précisant qu’elle ne se réduit pas à l’appartenance religieuse ni à sa pratique. Elle désigne avant tout la capacité à percevoir que l’existence s’inscrit dans une réalité plus vaste que l’individu lui-même.
Selon ses travaux, cette dimension permettrait de développer un sentiment de connexion, de cohérence et de sens qui influencerait directement et de manière significative la résilience psychologique. L’un des aspects les plus intéressants de son approche, dont la perspective rejoint étonnamment les observations réalisées par Jung plusieurs décennies auparavant, réside dans l’idée que la spiritualité ne représenterait pas un ajout facultatif à l’existence humaine, mais constituerait au contraire une disposition naturelle, presque innée, de la conscience. L’être humain ne chercherait donc pas uniquement à survivre, il cherche aussi à comprendre, à donner une signification à ce qu’il vit.
L’éclairage de Carl Gustav Jung
À mesure qu’il avançait dans sa pratique clinique, tout comme j’ai pu en faire le constat moi-même des années plus tard, Jung constatait que de nombreuses souffrances psychiques semblaient liées à un éloignement du Soi, autrement dit, de la personnalité profonde de l’individu. Le Soi, dans sa théorie, représentant le centre organisateur de la personnalité, ne correspond ni à l’ego ni à l’identité sociale. Il désigne une totalité psychique plus vaste qui inclut les dimensions conscientes et inconscientes de l’être. Selon lui, l’existence humaine ne consiste pas simplement à s’adapter au monde extérieur : elle implique également un processus d’individuation, qui correspond au mouvement par lequel un individu devient progressivement lui-même. Cette individuation représenterait une forme d’accomplissement intérieur, un rapprochement entre la personnalité consciente (la persona) et la réalité profonde de l’être (le Soi véritable).
Or, dans les sociétés modernes, et plus spécifiquement occidentales, épurées de toute dimension spirituelle, ce processus se trouve fréquemment interrompu. L’importante valorisation de la performance et de l’efficacité comme facteurs d’adaptabilité et de réussite (et donc de reconnaissance et d’intégration) conduit davantage les individus à répondre aux attentes sociales qu’à écouter leurs désirs profonds et ce qui cherche à émerger de leur intériorité. Cette rupture d’avec cette dimension intérieure produit une tension qui peut prendre la forme de l’anxiété, de la dépression ou d’un sentiment diffus d’insatisfaction. L’impression que quelque chose n’est pas en place.
Considérant que, pour Jung, le symptôme psychique n’est pas seulement un dysfonctionnement, mais constitue également un message, une tentative de compensation, qui invite à rétablir un équilibre perdu, permet d’éclairer sous un jour nouveau certaines souffrances contemporaines. Le fameux « vide existentiel » n’apparaît plus comme une simple absence de satisfaction. Il devient le signe d’une déconnexion plus profonde, dont la psyché réclame la totalité.
René Guénon et la crise du monde moderne
Cette idée rejoint également les analyses de René Guénon concernant la crise du monde moderne. À travers son œuvre, Guénon décrit une civilisation qui s’est progressivement détachée de ses fondements spirituels, alors que les sociétés traditionnelles reposaient sur l’existence d’un principe supérieur organisant l’ensemble de la vie humaine. La politique, l’économie, l’éducation, la culture et les rapports sociaux s’inscrivaient dans une vision du monde orientée vers une réalité transcendante. L’homme moderne, à l’inverse, tend à considérer la réalité matérielle comme l’unique horizon de son existence. Ainsi, le « règne de la quantité » a pris le pas sur celui de la « qualité », le quantifiable remplace le symbolique, l’efficacité remplace la sagesse et l’utile le signe.
Cette transformation n’a pas seulement des conséquences philosophiques – qui mériteraient cependant que l’on s’y attarde longuement –, elle entraîne également des effets psychologiques majeurs. Lorsqu’une société perd son socle spirituel, l’individu perd progressivement ses repères existentiels, et, avec eux, ses repères identitaires. Il n’a plus conscience de la place qui peut être la sienne et ne sait plus vers quoi orienter son existence, car son identité ne repose plus sur une appartenance intérieure. Elle se construit à travers des performances, des possessions et une image sociale.
Cette manière de s’identifier et de s’inscrire dans le monde est particulièrement fragile et instable, puisqu’ils exigent une validation sociale permanente. En ce sens, elle ne constitue jamais un sentiment durable de cohérence, contribuant ainsi à alimenter une insécurité psychologique chronique. L’individu devient dépendant du regard extérieur pour définir sa valeur et, par conséquent, ne peut plus trouver une façon de s’accomplir selon qui il est vraiment. D’où une perte profonde de sens, l’impression d’être perdu, et une agitation permanente qui tend vers la recherche d’une chose qu’on ne peut pas nommer ni identifier. On retrouve fréquemment cette dynamique chez les personnes souffrant d’épuisement psychique.
Le nihilisme contemporain
Cette réflexion trouve un écho particulièrement intéressant dans l’œuvre de Friedrich Nietzsche. Bien que son approche diffère remarquablement de celle de Jung ou de Guénon, Nietzsche a probablement été l’un des premiers penseurs à saisir, à sa manière, l’ampleur de la crise spirituelle qui allait marquer les sociétés modernes. On interprète souvent avec maladresse sa célèbre formule : « Dieu est mort ». En y regardant de plus près, elle ne célèbre pas l’athéisme. Elle semble plutôt constituer un diagnostic culturel.
Nietzsche constate que les sociétés occidentales ont progressivement cessé d’organiser leur existence autour d’un principe transcendant commun. Les valeurs religieuses qui structuraient autrefois la vision du monde perdent leur autorité, si bien que l’homme moderne, qui ne se pense plus comme faisant partie d’un ordre cosmique, spirituel ou sacré, en tout cas supérieur à lui-même, ne croit plus spontanément à une finalité de l’existence marquée par une transcendance.
C’est très probablement là le nœud du problème, car cette disparition ne laisse pas un vide neutre, mais crée une question si vertigineuse qu’elle peut, en l’absence de connexion ou d’une quelconque forme de spiritualité, générer une angoisse parfois insoutenable. Si Dieu est mort, s’il n’y a rien d’autre que nous, et qu’après nous, il n’y a rien d’autre que le néant, qu’est-ce qui donne désormais une valeur à nos vies ? Qu’est-ce qui nous permet encore de distinguer l’essentiel de l’accessoire ? Qu’est-ce qui justifie, finalement, nos engagements ou nos souffrances, ou qu’on accorde de la valeur à quoi que ce soit, et à qui que ce soit ?
Pour Nietzsche, le nihilisme est la situation dans laquelle les anciennes valeurs s’effondrent sans être remplacées par de nouvelles sources de sens suffisamment solides. Il ne consiste pas uniquement à croire en « rien », mais correspond davantage à l’expérience intime selon laquelle rien n’aurait véritablement d’importance. Cette définition résonne avec notre monde actuel.
De nombreuses personnes souffrent d’une difficulté à percevoir pourquoi elles vivent et de faire face quotidiennement à cette absence de finalité. Dans une civilisation centrée sur la consommation et l’accumulation, l’existence perd progressivement sa profondeur symbolique. La liberté inédite – quoiqu’illusoire – dont on dispose à présent ne trouve pas d’orientation satisfaisante. Malgré la quantité ingérable de choix qui s’offrent à nous, nous avons beaucoup de mal à nous choisir nous, à nous incarner véritablement, à nous inscrire dans notre propre vie. Sous cet angle, le nihilisme contemporain apparaît moins, lui aussi, comme une position philosophique que comme une expérience psychologique diffuse, toujours avec cette impression de vide et la difficulté à se sentir relié à quelque chose de plus grand que soi – cette perte de la verticalité du sens.
Cette intuition rejoint, sous des formes différentes, les analyses de Jung, de Guénon et plus récemment les travaux de Lisa Miller. Tous décrivent à leur manière les conséquences d’une rupture entre l’être humain et une dimension transcendante de l’existence. Là où Nietzsche décrit le désert qui apparaît après la disparition du sacré, Jung tente de retrouver ce centre à travers le processus d’individuation, Guénon appelle à renouer avec les principes métaphysiques traditionnels, tandis que Lisa Miller met en évidence les bénéfices psychologiques associés à une vie spirituelle. Tous semblent ainsi pointer vers une même réalité : l’être humain ne se nourrit pas uniquement de biens qu’il peut posséder ; il a également besoin de sens.
Burn-out, dépression, anxiété : les symptômes d’un désalignement profond ?
Le burn-out illustre particulièrement bien cette réalité. Au-delà de ses dimensions professionnelles, il révèle souvent une rupture entre l’existence vécue et les aspirations profondes de l’individu. Pendant des années, certaines personnes poursuivent des objectifs qui ne correspondent plus à leurs attentes. Elles continuent d’avancer et de produire, tout en se demandant à quoi cela peut bien servir, et en évoluant dans un environnement qui véhiculent des valeurs parfois en totale contradiction avec les leurs.
Jusqu’au moment où quelque chose cède, après des mois, des années de lutte interne et de poussière amassée sous le tapis. L’épuisement devient alors le symptôme d’une psyché qui, ne parvenant plus à soutenir une direction dépourvue de signification profonde, apparaît comme une tentative de réorientation. C’est, en quelque sorte, une invitation à ralentir et à se remettre en question, à se confronter à des questions longtemps évitées.
D’ailleurs, les schémas répétitifs peuvent eux aussi être compris selon une logique similaire. Pourquoi certaines personnes reproduisent-elles les mêmes échecs relationnels, professionnels ou existentiels ? Pourquoi certaines situations semblent-elles revenir sous des formes différentes tout au long d’une vie, malgré nos efforts pour les éviter ? La psychologie « classique » met en avant les mécanismes inconscients, les blessures émotionnelles et les stratégies d’adaptation précoces, et ces explications sont tout à fait pertinentes. Néanmoins, elles peuvent être complétées par une autre lecture. Et si les répétitions représentaient également des tentatives de la psyché pour attirer l’attention sur une dimension essentielle restée inexplorée ? Cette perspective peut transformer de manière considérable notre regard sur l’échec, qui cesserait alors d’être uniquement un obstacle pour devenir une occasion de prendre conscience qu’il y a là un possible désalignement.
Dans cette optique, il est important de souligner que la spiritualité ne constitue pas une échappatoire à la réalité. Il ne s’agit pas d’une histoire qu’on se raconterait pour échapper à nos responsabilités et fuir nos engagements. Elle est ici une manière de percevoir la réalité différemment, de changer de perspective tout en restant ancré. De tout temps, la spiritualité est ce qui permet de relier les événements à une histoire plus vaste et d’offrir une cohérence là où l’individu ne perçoit que du chaos. Elle réintroduit une verticalité du sens dans une existence réduite à l’horizontalité des obligations quotidiennes, et cette dimension apparaît particulièrement importante, sinon nécessaire, face à la montée des pensées suicidaires.
En effet, l’expérience clinique montre que le désir de mourir n’est pas toujours lié à la douleur elle-même, mais qu’il est fréquemment associé à l’impression que cette douleur ne possède aucune signification. Lorsqu’elle n’a pas de sens. C’est ce qui rend la perspective d’un avenir si vide, absurde, vain. Ce que l’on constate réellement dans la pratique, c’est que, lorsque plus rien ne relie l’individu à quelque chose qui le dépasse, l’espérance devient extrêmement difficile à maintenir. À l’inverse, la présence d’un horizon de sens transforme la manière dont les épreuves sont vécues. Ce qui ne fait pas disparaître la souffrance, par ailleurs, mais la pourvoit d’une perspective et lui donne un sens. Elle peut devenir ainsi porteuse d’une possibilité de transformation.
De la crise individuelle à la crise civilisationnelle
Au-delà des conséquences individuelles, on peut raisonnablement se demander dans quelle mesure une société composée d’individus privés de sens peut demeurer stable dans le temps. L’augmentation des tensions sociales, des phénomènes de polarisation, de la fragilisation des liens, du repli et des crises identitaires, et du sentiment généralisé de désorientation pourrait être interprétée comme l’expression d’une crise bien plus profonde. Une crise du sens.
L’absence d’une forme de transcendance fait que plus rien ne relie les individus à une réalité commune supérieure. Une multitude d’appartenances fragmentées tendent à prendre le relais. La quête de sens se déplace alors vers des objets de substitution, tels que l’idéologie ou encore la consommation. Mais aucune de ces substitutions ne semble capable de répondre durablement aux aspirations les plus profondes de la conscience humaine. La question spirituelle réapparaît alors sous d’autres formes, car le vide appelle inévitablement à être comblé et que la spiritualité correspond à une nécessité fondamentale. Il ne s’agit pas tant de croire que d’espérer, et de sentir que l’existence participe à quelque chose de plus vaste. Nous pouvons être certains que la question de la réintroduction de la verticalité du sens, si elle ne peut être interrogée collectivement, fera de toute façon écho de manière individuelle à travers la crise existentielle.
À la lumière des travaux de Lisa Miller, de Carl Jung et de René Guénon, la crise psychologique contemporaine pourrait ainsi être comprise comme l’expression d’une crise plus profonde encore : celle du rapport à soir, du rapport au sens, et du rapport à la transcendance. Cela suggère que les individus ne souffriraient pas uniquement d’un excès de stress ou d’une surcharge de contraintes, mais d’un manque de verticalité dû à un éloignement progressif de cette dimension spirituelle qui, depuis la nuit des temps, permet aux individus de donner du sens à leur existence. La réintroduction de la spiritualité dans nos vies pourrait bien représenter l’une des conditions essentielles de l’équilibre psychologique individuel et de la santé collective au sein de notre société.



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