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LE SYMPTÔME, ENTRE VÉCU INDIVIDUEL ET CONTEXTE SOCIAL

Photo du rédacteur: Alice Telecher
Alice Telecher
il y a 14 heures
11 min de lecture

« Je suis anxieux », « Je n’arrive plus à dormir », « Je n’ai plus envie de rien », « Je ne me supporte plus », « Je ne me retrouve plus dans mon travail »… Des phrases que l’on entend régulièrement en consultation, et derrière lesquelles il y a une personne qui souffre et qui vient chercher de l’aide. Jusque-là, rien de très compliqué. Le problème commence lorsqu’on se concentre tellement sur le symptôme qu’on finit par oublier de regarder ce qui se passe derrière, dans la vie de celui qui le présente. L’anxiété n’est pas simplement de l’anxiété, l’insomnie de l’insomnie, l’épuisement de l’épuisement. Ces manifestations n’existent pas dans le vide, indépendamment de l’histoire du sujet, de ses relations, de ses conditions de vie et du monde dans lequel il évolue et avec lequel il doit composer cahin-caha, parfois au détriment de la santé psychique.




Il faut bien admettre que c’est plus confortable de travailler sur un symptôme que sur une situation de vie. Mais moins passionnant. Un symptôme, ça se repère, ça se décrit, ça s’évalue, ça se classe. Une situation de vie, c’est nettement moins commode – pour le soignant comme pour le patient : il faut écouter, comprendre, faire des liens, accepter de ne pas avoir immédiatement de réponse et constater que ce qui fait souffrir une personne ne se résoudra pas simplement en lui demandant de changer quelque chose à son fonctionnement habituel. Or, un symptôme ne tombe pas du ciel, et, si l’on veut comprendre ce qui fait souffrir quelqu’un, il faut se retrousser les manches et s’intéresser d’un peu plus près à ce qui lui arrive.


Il y a quelque chose d’assez fascinant dans notre manière de parler de la souffrance psychique. Nous sommes capables de décrire avec une grande précision ce qui ne va pas tout en restant parfois étonnamment vagues sur ce qui, au fond, pourrait contribuer à expliquer pourquoi ça va si mal. On parle volontiers d’anxiété (beaucoup, en ce moment), de rumination, de troubles du sommeil, d’une perte de confiance ou d’énergie, de schémas relationnels « toxiques » (très à la mode), d’une difficulté à gérer ses émotions… Très bien. Et ensuite ? Que se passe-t-il dans la vie d’une personne qui présente ces difficultés ? Se sent-elle en sécurité ? Vit-elle dans une situation de précarité ? Quels sont ses repères ? Subit-elle des violences ? Est-elle isolée ou entourée ? Travaille-t-elle dans des conditions qui l’épuisent ? Est-elle confrontée à des exigences auxquelles elle ne peut raisonnablement pas répondre ? A-t-elle perdu quelqu’un, quelque chose, une place, une perspective ? Ses relations lui permettent-elles de trouver du soutien ou contribuent-elles à sa souffrance ? Et que s’est-il passé, dans son histoire, pour que cette situation actuelle prenne cette forme particulière ? Ce sont pourtant des questions assez simples qui devraient, a priori, aller de soi. Elles sont indispensables si l’on cherche à comprendre réellement une personne.


Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il faut systématiquement chercher une cause extérieure à chaque symptôme, ce n’est pas le propos. Ce serait aussi absurde que de considérer que tout se réduit à l’individu… Il existe des troubles psychiques qui nécessitent une évaluation clinique, des soins spécifiques et parfois une intervention rapide – c’est la réponse la plus recherchée côté patient et quasi systématiquement proposée côté soignant, puisque notre société tend à vouloir apporter un soulagement immédiat à la souffrance et qu’elle prétend avoir les moyens de le faire. Mais la souffrance psychique n’est ni une invention sociale ni une simple réaction mécanique aux événements de la vie. Entre reconnaître la réalité d’un trouble et considérer que le symptôme suffit à comprendre la situation, il y a une marge considérable. C’est dans cette marge que se situe une partie du travail clinique.


Est-il nécessaire de rappeler qu’un être humain ne se résume pas à son fonctionnement psychique ni à son histoire, mais qu’il vit quelque part, avec quelqu’un, dans certaines conditions matérielles, dans une situation plus ou moins stable, au sein de relations qui ont-elles aussi une histoire et des trajectoires, et dans une société qui impose ses propres normes, ses exigences et ses contraintes, qui sont autant d’éléments mouvants parmi lesquels le sujet peine à se situer ?


Tout est lié. Pas au sens vague où l’on pourrait dire que « c’est un tout », puis passer tranquillement à autre chose. Tout est lié parce que l’histoire singulière se construit dans des relations, que les relations s’inscrivent dans des conditions de vie, que ces conditions sont elles-mêmes déterminées en partie par une organisation sociale aujourd’hui en marge des repères traditionnels, et que tout cela participe à la manière dont une personne éprouve, comprend et exprime sa souffrance. Et précisément parce que chaque individu a son propre fonctionnement psychique, ses propres expériences et ses propres ressources, une même situation ne produira pas les mêmes effets chez tout le monde. Deux personnes confrontées à une séparation, à un licenciement ou à une maladie ne réagiront pas de manière identique. On ne peut donc pas prétendre leur présenter une seule et même solution.


Pour comprendre pourquoi une situation affecte une personne d’une certaine façon, il est important de ne pas la réduire à son symptôme. Il faut pouvoir examiner ensemble ce qu’elle vit aujourd’hui, ce qu’elle a vécu auparavant, les liens dans lesquels elle est engagée, les ressources dont elle dispose et l’environnement dans lequel elle évolue. Par exemple, une personne qui perd son emploi ne perd pas seulement un salaire. Elle peut perdre un rythme et un cadre de vie, des relations, un statut, une reconnaissance, une perspective d’avenir, parfois une part importante de son identité. Selon son histoire, sa situation familiale, ses ressources financières et le regard qu’elle porte sur elle-même, cette perte prendra une signification particulière. Autre exemple : une personne qui reste dans une relation qui la fait souffrir ne présente pas nécessairement un simple déficit d’affirmation de soi. Il peut y avoir une histoire d’attachement, une peur de l’abandon, des contraintes financières, des enfants, un isolement, une dépendance matérielle ou affective, voire une situation de violence, auquel cas il ne s’agirait même plus de lui conseiller de poser des limites, car, que se passerait-il si elle les posait ? Si l’on peut toujours travailler sur les capacités d’une personne, encore faut-il ne pas faire comme si elle disposait de toutes les libertés, de toutes les ressources et de toutes les possibilités d’action que l’on imagine pour elle.

 

Comprendre une personne, ce n’est pas seulement comprendre comment elle fonctionne. C’est aussi comprendre dans quel monde elle essaie de fonctionner.

 

Quand le social devient un problème individuel


La pathologisation du social désigne, dans son sens critique, le processus par lequel des difficultés liées aux conditions de vie, aux rapports sociaux ou à l’organisation collective sont interprétées principalement comme des problèmes individuels, psychologiques, voire psychiatriques. Prenons un exemple tout à fait banal : une personne travaille dans un environnement professionnel où les exigences sont excessives, les moyens insuffisants, les relations dégradées et la pression permanente. Ne parlons même pas des injonctions contradictoires qui ont pour conséquence de provoquer une paralysie psychique presque immédiate. Cette personne – que vous connaissez sûrement – finit par ne plus trouver le sommeil, se met à pleurer « sans raison », démarre chaque journée avec la boule au ventre… Oui, il y a de l’anxiété ; oui, il y a du stress ; oui, il y a de l’angoisse ; et, oui, il y a probablement un début de dépression – ou carrément un burnout. Autant de symptômes qu’on ne peut ignorer et auxquels il faut bien entendu s’intéresser, car ils sont porteurs d’informations essentielles sur ce que vit cette personne. Mais en ne s’intéressant qu’aux symptômes, on risque de transformer un problème de conditions de travail en problème de fonctionnement individuel, autrement dit, on réduit l’individu à ses symptômes. Il devra alors apprendre à gérer son stress, à prendre du recul, à mieux réguler ses émotions, à développer sa résilience, afin de devenir plus apte à supporter une situation qui contribue précisément à le faire souffrir. Si chacun doit pouvoir en effet être en mesure d’agir sur ce qui dépend de lui, cette injonction est bien commode. Pour l’organisation, en tout cas.


Le problème ne réside pas tant dans le fait d’aider quelqu’un à mieux gérer son anxiété – cette aide est nécessaire – que dans celui de considérer cette adaptation comme une réponse suffisante, sans interroger les conditions qui rendent cette adaptation si coûteuse. On retrouve ce même mécanisme dans de nombreuses situations : une personne qui vit une situation précaire à qui l’on demande de retrouver confiance en elle, un élève en difficulté auquel on attribue un déficit individuel (des dys-quelque chose ou un TDAH) sans examiner son environnement scolaire ou familial, une personne isolée à laquelle on reproche ses difficultés relationnelles sans s’intéresser aux conditions de son isolement. Dans tous ces cas, la question n’est pas de nier les difficultés individuelles, elle est de comprendre pourquoi elles occupent toute la place dans l’explication, tandis que les conditions sociales qui contribuent à les produire ou à les maintenir passent au second plan, faisant de l’individu le seul à qui incombe toute la responsabilité. Car, en procédant ainsi, ce n’est pas l’environnement que l’on questionne, mais la capacité de l’individu à s’y adapter. Ce n’est plus une organisation qu’il faut éventuellement modifier, mais une personne qu’il faudrait aider à mieux supporter ce qu’elle subit. Et si elle n’y parvient pas ? Bienvenue dans le merveilleux monde lucratif du développement personnel appliqué aux problèmes collectifs !


Évitons ici de dire que la souffrance psychique ne serait qu’un symptôme de la société, ce serait trop facile, quoique la réalité des déterminants sociaux ne rend pas les troubles moins réels à l’échelle individuelle. Elle permet d’ailleurs de mieux comprendre les conditions dans lesquelles ils apparaissent, se développent ou persistent. L’article de B. Royer et de ses collègues, publié en 2010 dans Pratiques et Organisation des Soins[1], apporte un éclairage empirique sur cette question. Les auteurs étudient les relations entre précarité, santé perçue et troubles anxiodépressifs dans douze centres d’examens de santé. Ils observent notamment une augmentation des manifestations anxieuses et dépressives avec le niveau de précarité. Il ne s’agit pas d’en conclure que la précarité constitue un mécanisme causal unique expliquant à elle seule les troubles psychiques. Mais les résultats rappellent que la situation sociale n’est pas une variable secondaire que l’on pourrait examiner seulement lorsque tout le reste a été exploré. Les travaux d’Isabelle Vandecasteele et d’Alex Lefebvre sur les impacts psychiques de la précarité et du processus d’exclusion sociale vont également dans ce sens. Leur approche clinique s’intéresse à la fragilisation du lien social et aux conséquences psychiques de trajectoires marquées par l’exclusion[2]. Autrement dit, il ne suffit pas de constater qu’une personne va mal. Il faut aussi se demander, afin de rendre cette évaluation plus complète, dans quelles conditions elle vit, ce qui fragilise ses liens, ce qui réduit ses possibilités d’action et ce qui, dans son environnement, contribue à maintenir la souffrance.

Symptôme et contexte social


La question du lien entre le sujet et le social a également été travaillée dans le champ psychanalytique. Dans un article publié en 2025[3], Amos Squverer propose précisément de penser le symptôme à l’articulation de la singularité du sujet et des transformations sociales contemporaines. L’intérêt de cette approche est de ne pas considérer le social comme un simple décor autour d’une problématique individuelle déjà constituée. Les transformations sociales participent aux conditions dans lesquelles certaines souffrances prennent forme : elles influencent les exigences auxquelles les individus sont confrontés, les possibilités qui leur sont offertes, les relations qu’ils peuvent construire et la façon dont ils peuvent se penser et donner sens à leur existence. Étrangement, si un contexte collectif rencontre des histoires singulières, certains symptômes se retrouvent de manière plus ou moins identique à notre époque ou, en tout cas, se rangent dans les mêmes grandes « boîtes » : anxiété/angoisse, troubles du sommeil, troubles de l’identité, difficultés relationnelles (conflits/isolement), épuisement psychique, idéation suicidaire (rencontrée de plus en plus fréquemment et de plus en plus tôt). À l’intérieur de chacune d’elles, une multitude de déclinaisons et d’expressions propres à chaque individu.


La question devient alors celle de l’articulation entre les deux. Comment une transformation sociale rencontre-t-elle l’histoire d’une personne ? Comment une exigence collective entre-t-elle en conflit avec ses besoins, ses limites ou ses aspirations ? Comment une expérience actuelle réactive-t-elle des expériences antérieures ? Et comment cette rencontre prend-elle une forme symptomatique ? Cette perspective est particulièrement utile pour éviter deux écueils : d’un côté, une psychologie qui ferait de l’individu la cause et la solution de tous ses problèmes ; de l’autre, une sociologie qui réduirait sa souffrance à une conséquence mécanique des structures sociales. Il faut également s’interroger sur ce qui nous conduit à considérer certaines manifestations comme pathologiques. Une personne qui ne dort plus, qui éprouve une anxiété intense avec des crises d’angoisse ou qui est en perte d’élan vital a besoin de soins et d’accompagnement, mais, sans contester la possibilité d’un trouble psychique, il ne faut pas non plus confondre automatiquement souffrance, difficulté d’adaptation et maladie.


Le normal, le pathologique et les normes sociales


Les sociétés produisent des normes. Elles définissent, explicitement ou implicitement, ce qu’est une personne autonome, productive, responsable, stable et capable de s’adapter et ces critères tendent à interpréter toute difficulté comme une incapacité individuelle – incapacité à se montrer fort, incapacité à s’adapter, incapacité à gérer ses émotions. On peut considérer que, parfois, le symptôme prend aussi sens dans une situation objectivement difficile, injuste ou destructrice. Le simple fait qu’une personne souffre dans un environnement donné ne prouve pas que cet environnement est la cause unique de sa souffrance, aussi bien que le simple fait que cette personne présente des symptômes ne prouve pas davantage que le problème vient exclusivement d’elle.


Les travaux de Michel Foucault sur les rapports entre savoir, pouvoir et normalisation invitent à examiner la manière dont les sociétés définissent et prennent en charge les conduites considérées comme déviantes[1]. Ceux de Robert Castel sur l’ordre psychiatrique permettent également d’interroger les rapports historiques entre les institutions psychiatriques et la gestion sociale de certaines populations[2]. Attention, toutefois : il ne s’agit pas ici de prétendre que tout diagnostic répondrait systématiquement à une opération de contrôle social ni que les professionnels de santé chercheraient à normaliser à tout prix les individus, seulement de reconnaître que les pratiques de soins s’inscrivent dans des institutions et des contextes sociaux, et qu’elles ne sont donc pas totalement indépendantes des normes dominantes.


D’où la question de savoir si nous cherchons à comprendre ce qui fait souffrir une personne, ou si nous cherchons, parfois, plus ou moins consciemment, à la « corriger » pour la rendre de nouveau compatible avec les attentes de son environnement.


En consultation, il peut-être tentant de vouloir soulager rapidement une souffrance, surtout lorsque le patient attend le point de non-retour ou une crise bien engagée pour consulter. Quand une personne arrive épuisée, angoissée ou envahie par des pensées qui l’empêchent de vivre, il serait absurde de considérer qu’il faut d’abord mener une enquête sociologique complète avant de lui apporter une aide. La réponse apportée peut se faire en deux temps : soulager la souffrance et comprendre ce qui la sous-tend. Pour ce faire, le travail clinique explore les liens entre le symptôme et la situation dans laquelle il apparaît, identifie les facteurs qui l’aggravent ou le maintiennent, aide à repérer les ressources disponibles et à comprendre ce que le patient peut réellement modifier dans son existence. Cela suppose de considérer avec sérieux ce qu’il dit de son vécu, mais aussi de s’intéresser à ce qui l’entoure et aux exigences auxquelles il tente de répondre. Cela permet également de s’apercevoir que certaines difficultés ne se résolvent pas uniquement par un travail psychique.


Que faire du symptôme ?


Cette question est importante, parce que le symptôme constitue souvent le point d’entrée de la prise en charge. C’est lui qui conduit à consulter, qui alerte l’entourage, qui motive une évaluation et qui peut nécessiter une intervention rapide. Le risque à ce stade, c’est qu’il devienne l’unique objet du soin. On va chercher à réduire l’anxiété, à améliorer le sommeil… trop souvent à renfort de médication sans suivi réel et sans traiter en parallèle les problèmes sous-jacents. Pourtant, il y a bien quelque chose qui contribue à l’effondrement de l’individu.


Oui, le symptôme mérite d’être soulagé lorsqu’il fait souffrir – il n’y a aucune raison de vouloir l’entretenir. Mais il ne devrait pas constituer à lui seul la définition des difficultés que rencontre un individu ni réduire celui-ci à sa manifestation, pas plus qu’il ne devrait constituer l’unique objet de la prise en charge. C’est précisément pour cette raison à présent que la question du médicament psychotrope mérite d’être abordée à son tour : non pas pour opposer le médicament à la psychothérapie et encore moins pour contester l’utilité des traitements, mais pour interroger les situations dans lesquelles le médicament devient la réponse principale, voire la seule.


[1] FOUCAULT Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, 1975.

[2] CASTEL Robert, L’ordre psychiatrique : l’âge d’or de l’aliénisme, Éditions de Minuit, 1976.


[1] Royer, B., Gusto, G., Vol, S., d’Hour, A., Arondel, D., Tichet, J. et Lantieri, O. (2010). « Situations de précarité, santé perçue et troubles anxiodépressifs : une étude dans 12 centres d’examens de santé ». Pratiques et Organisation des Soins, vol. 41, n° 4, p. 313-321. Texte intégral : Lire l’article en PDF sur Cairn

 

[2] Vandecasteele I. et Lefebvre A. (2006). « De la fragilisation à la rupture du lien social : approche clinique des impacts psychiques de la précarité et du processus d’exclusion sociale ». Cahiers de psychologie clinique, 26, 137-162.

[3] Squverer A. (2025). « Le symptôme au croisement entre sujet et social : qu’est-ce qu’un symptôme social ? ». Figures de la psychanalyse, 47, 53-61. DOI : 10.3917/fp.047.0053.

 
 
 

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